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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2105263

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2105263

lundi 5 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2105263
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantMINE

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Nantes a rejeté la requête de Mme B, ressortissante sénégalaise, qui contestait la décision du ministre de l'intérieur ajournant à deux ans sa demande de naturalisation. Le tribunal a jugé que le ministre avait légalement pu fonder sa décision sur l'absence d'insertion professionnelle stable de la requérante, malgré ses efforts, et que cette appréciation n'était pas entachée d'erreur manifeste. La décision ministérielle s'est substituée à celle du préfet, rendant irrecevables les conclusions dirigées contre cette dernière. Les moyens soulevés, notamment le défaut de motivation et la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, ont été écartés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 mai 2021 et le 23 mars 2022, Mme A B, représentée par Me Mine, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 30 août 2020, ensemble la décision explicite du 3 novembre 2020, par lesquelles le ministre de l'intérieur a rejeté son recours dirigé contre la décision du préfet de la Marne du 10 mars 2020 ajournant à deux ans sa demande de naturalisation, ainsi que cette dernière décision du 10 mars 2020 ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui octroyer la nationalité française dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, au besoin après réexamen de sa demande de naturalisation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros qui devra être versée à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Mme B soutient que :

- elle remplit toutes les conditions de recevabilité d'une demande de naturalisation ;

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation en méconnaissance des dispositions de l'article 27 du code civil et de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que l'enquête prévue par l'article 36 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 n'a pas été diligentée, cette omission la privant d'une garantie ;

- elle méconnait les circulaires du 27 juillet 2010 et du 16 octobre 2012 ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le ministre ne pouvait se fonder sur les ressources de la postulante ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle a toujours travaillé depuis qu'elle est majeure tout en suivant sa scolarité et en s'occupant de son enfant, et que ses revenus sont en nette progression ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mars 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il sollicite que le tribunal procède à une substitution de motif et soutient que les moyens de la requête sont non fondés ou inopérants

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nantes du 22 avril 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits humains et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Hannoyer, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante sénégalaise née en 1999, demande au tribunal d'annuler la décision implicite du 30 août 2020, ensemble la décision explicite du 3 novembre 2020, par lesquelles le ministre de l'intérieur a rejeté son recours contre la décision du 10 mars 2020 du préfet de la Marne et a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation à compter du 10 mars 2020, ainsi que la décision du préfet de la Marne du 10 mars 2020.

Sur l'étendue du litige :

2. D'une part, par sa décision du 3 novembre 2020 le ministre ayant explicitement maintenu l'ajournement à deux ans de la demande de Mme B, celle-ci doit dès lors être regardée comme demandant exclusivement l'annulation de cette décision explicite qui s'est substituée à la décision implicite de rejet.

3. D'autre part, en application des dispositions de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, les décisions par lesquelles le ministre statue sur les recours préalables obligatoires se substituent à celles des autorités préfectorales qui lui sont déférées et dont les conclusions à fin d'annulation deviennent dès lors irrecevables. Ainsi les conclusions dirigées contre la décision préfectorale sont irrecevables, la requête doit être regardée comme exclusivement dirigée contre la décision ministérielle et les moyens dirigés contre la décision préfectorale sont inopérants.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision ministérielle du 3 novembre 2020 :

4. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". En vertu des dispositions de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Une fois ce délai expiré ou ces conditions réalisées, il appartient à la postulante, si elle le juge opportun, de formuler une nouvelle demande. Il appartient ainsi au ministre de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à la ressortissante étrangère qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte notamment l'insertion sociale et professionnelle de l'intéressée et le fait qu'elle dispose de ressources lui permettant de subvenir durablement à ses besoins en France.

5. Pour ajourner la demande d'acquisition de la nationalité française de Mme B, le ministre s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'insertion professionnelle de l'intéressée ne pouvait être considérée comme pleinement réalisée en l'absence de ressources suffisantes et stables, actuellement constituées pour l'essentiel de prestations sociales.

6. En premier lieu, aux termes de l'article 49 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " Toute décision déclarant irrecevable, ajournant ou rejetant une demande de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française prise en application du présent décret est motivée conformément à l'article 27 " du code civil. La décision attaquée vise les articles 45 et 48 du décret du 30 décembre 1993 et mentionne les circonstances de faits propres à la situation de la postulante. Ainsi cette décision comporte, avec suffisamment de précision, l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. Par suite, elle est suffisamment motivée et satisfait aux exigences de l'article 27 du code civil.

7. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que la demande de naturalisation de Mme B a fait l'objet d'une enquête portant sur la conduite et le loyalisme de l'intéressée, lesquels n'ont donné lieu à aucun commentaire particulier. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée serait intervenue en l'absence de l'enquête prévue par les dispositions de l'article 36 du décret susvisé du 30 décembre 1993 manque en fait et ne peut dès lors qu'être écarté.

8. En troisième lieu, la circonstance selon laquelle Mme B remplirait toutes les conditions de recevabilité d'une demande de naturalisation est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, laquelle n'est pas une décision d'irrecevabilité.

9. En quatrième lieu, si Mme B se prévaut des énonciations des circulaires du 27 juillet 2010 et du 16 octobre 2012, celles-ci ne constituent pas des lignes directrices dont l'intéressée pourrait se prévaloir devant le juge. Par suite, ce moyen doit être écarté.

10. En cinquième lieu, il résulte de ce qui a été dit au point 4 que Mme B n'est pas fondée à soutenir que le ministre aurait commis une erreur de droit en fondant sa décision sur les ressources dont elle dispose. Par suite, ce moyen doit être écarté.

11. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier, qu'à la date de la décision attaquée, Mme B, qui travaillait à temps partiel dans le cadre d'un contrat de travail à durée indéterminée, percevait un revenu mensuel d'environ 630 euros. L'intéressée ne contredit pas sérieusement le motif de la décision attaquée en se bornant à soutenir qu'elle a toujours travaillé depuis qu'elle est majeure, tout en suivant sa scolarité et en s'occupant de son enfant et que ses revenus sont en nette progression. Par ailleurs, la légalité d'une décision s'appréciant à la date à laquelle elle a été prise, elle ne peut utilement se prévaloir de son bulletin de paie du mois de janvier 2022 qu'elle produit, faisant état d'un salaire de 1 119,79 euros, bulletin de paie dont il lui sera loisible de se prévaloir, si elle s'y croit fondée, au soutien d'une nouvelle demande. Dans ces conditions, le ministre a pu, eu égard au large pouvoir d'appréciation dont il dispose pour apprécier l'opportunité d'accorder la nationalité française au ressortissant étranger qui la sollicite, ajourner la demande de naturalisation de Mme B pour le motif mentionné ci-dessus sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation.

12. En dernier lieu, la décision par laquelle est rejetée une demande de naturalisation n'est pas, par nature, susceptible de porter atteinte au droit au respect de la vie privée et familiale de la postulante. Ainsi, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît ce droit, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté comme inopérant.

13. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de procéder à la substitution de motif sollicitée par le ministre, laquelle demande portait au demeurant sur le même motif que celui initialement opposé, la requête de Mme A B ne peut qu'être rejetée, en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2': Le présent jugement sera notifié à Mme B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Mine.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

Mme Malingue, première conseillère,

M. Hannoyer, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 août 2024.

Le rapporteur,

R. HANNOYERLa présidente,

M. BERIA-GUILLAUMIE

La greffière,

E. HAUBOIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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