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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2105372

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2105372

mardi 1 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2105372
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantHALGAND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 12 mai 2021, le 14 avril 2022 et le 28 août 2024, M. C D, représenté par Me Buffet, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 17 novembre 2020 par laquelle le maire de Saint-Joachim a décidé de préempter la parcelle de marais cadastrée section AD n° 983 sise lieudit " Les Prauds du Bourg " à Saint-Joachim (Loire-Atlantique), ainsi que la décision implicite de rejet de son recours gracieux formé le 12 janvier 2021 ;

2°) de constater, en application de l'article L. 213-14 du code de l'urbanisme, que le vendeur peut aliéner librement son bien et que la décision de préemption ne peut recevoir effet en l'absence de consignation de prix, ni d'acte authentique avec paiement de prix dans le délai de quatre mois de la décision d'acquérir le bien au prix indiqué par le vendeur ;

3°) d'enjoindre à la commune de Saint-Joachim de proposer au vendeur, puis à l'acquéreur évincé, Monsieur D, d'acquérir ces biens, conformément aux dispositions de l'article L. 213-11-1 du code de l'urbanisme au prix auquel elle l'a acquis, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard, dans un délai d'un mois après notification du présent jugement ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Saint-Joachim la somme de 3 000 euros en application de l'article L.'761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision du 17 novembre 2020 est entachée d'un vice d'incompétence ;

- la décision est insuffisamment motivée et méconnaît l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme ;

- la décision ne comporte pas les voies et délais de recours, et n'a pas été notifiée au propriétaire, en méconnaissance de l'article R 215-16 du code de l'urbanisme ;

- la décision de préempter ne répond pas à l'objectif de protection et d'ouverture au public des espaces naturels, et méconnaît les articles L. 113-8, L. 215-1 et L. 215-21 du code de l'urbanisme ;

- la décision est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 27 décembre 2021 et le 29 août 2024, la commune de Saint-Joachim, représentée par Me Halgand, conclut au rejet de la requête, et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge du requérant en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la demande du requérant visant à ce que le tribunal autorise le vendeur à aliéner son bien librement est irrecevable et infondée ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Brémond, premier conseiller

- les conclusions de M. Marowski, rapporteur public,

- les observations de Me Cavalier, substituant Me Buffet, avocat de M. D,- les observations de Me Gallot, substituant Me Halgand, avocate de la commune de Saint-Joachim,

- les observations de M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D s'est porté acquéreur auprès de Mme A d'une parcelle de marais située au lieudit " Les Prauds du Bourg " à Saint-Joachim (Loire-Atlantique), correspondant à la parcelle cadastrée section AD n° 983 d'une surface de 238 m². Un compromis de vente a été signé le 9 septembre 2020 pour un montant de 400 euros. Une déclaration d'intention d'aliéner a été déposée le 2 novembre 2020. Par une décision du 17 novembre 2020, le maire de Saint-Joachim a décidé d'exercer le droit de préemption, aux prix et conditions mentionnés par cette déclaration. M. D a formé un recours gracieux à l'encontre de cette décision le 12 janvier 2021, rejeté par une décision implicite née le 13 mars 2021. Le requérant demande au tribunal d'annuler la décision du 17 novembre 2020, ainsi que la décision de rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions en annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 215-1 du code de l'urbanisme : " Pour mettre en œuvre la politique prévue à l'article L. 113-8, le département peut créer des zones de préemption dans les conditions définies au présent article ". Aux termes de l'article L. 215-4 du même code : " A l'intérieur des zones délimitées en application de l'article L. 215-1, le département dispose d'un droit de préemption. ". Aux termes de l'article L. 215-7 de ce code : " La commune peut se substituer au département si celui-ci n'exerce pas son droit de préemption : / () / 3° Dans les cas où ni le conservatoire ni l'établissement public chargé d'un parc national ou d'un parc naturel régional n'est compétent. " Aux termes de l'article R 215-15 de ce code : " La commune ou l'établissement public de coopération intercommunale compétent peut exercer le droit de préemption à défaut du département et à défaut du Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres. / Dans les zones de préemption situées dans un périmètre d'intervention délimité en application de l'article L. 113-16, la commune ou l'établissement public de coopération intercommunale compétent exerce ce droit avec l'accord du département. "

3. Il ressort des pièces du dossier que le département de la Loire-Atlantique a transmis le 2 novembre 2020 la déclaration d'intention d'aliéner présentée par Mme A pour le bien cadastré section AD numéro 983 situé au lieu-dit " Prauds du Bourg " à Saint-Joachim à la commune de Saint-Joachim, l'a informée que le département renonçait à l'exercice du droit de préemption pour ce secteur, et qu'elle pouvait exercer son droit de préemption par substitution. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que, par une délibération du 1er juillet 2021, le conseil départemental de la Loire-Atlantique avait donné délégation au président du conseil départemental pour exercer, au nom du département, le droit de préemption dans les espaces naturels sensibles. Dès lors, la renonciation à l'exercice de ce droit relevait nécessairement de sa compétence, ou d'une personne ayant reçu délégation à cet effet. Or il ne ressort pas des pièces du dossier que l'auteur du message du 2 novembre 2020, par ailleurs non identifié, disposait d'une délégation dans ce domaine. Dans ces conditions, le département de la Loire-Atlantique ne peut être regardé comme ayant valablement renoncé à l'exercice de son droit de préemption sur la parcelle en litige. Il en résulte que M. D est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un vice d'incompétence.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 3°/ () imposent des sujétions ; ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

5. Les décisions de préemption prises en application des articles L. 215-4 et L. 215-7 du code de l'urbanisme, cités au point 2, doivent, en application de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, comporter l'énoncé des motifs de droit et de fait ayant conduit l'autorité administrative à préempter. Cette obligation de motivation implique que la décision comporte une référence à l'acte portant création de la zone de préemption et indique les raisons pour lesquelles la préservation et la protection des parcelles en cause justifiaient la préemption. Elle n'impose en revanche pas à l'auteur de la décision de préciser la sensibilité du milieu naturel ou la qualité du site, dès lors que l'inclusion de parcelles dans une zone de préemption est nécessairement subordonnée à leur intérêt écologique, ou les modalités futures de protection et de mise en valeur des parcelles qu'elle envisage de préempter.

6. Il ressort des termes de la décision contestée que la commune de Saint-Joachim a préempté la parcelle cadastrée section AD 983 au motif que la commune est déjà propriétaire de nombreuses parcelles dans ce marais, sans faire apparaitre dans la décision une référence à l'acte portant création de la zone de préemption, ni indiquer les raisons pour lesquelles la préservation et la protection des parcelles en cause justifiaient la préemption. Il suit de là que le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée est insuffisamment motivée et méconnaît les dispositions précitées.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article R 215-16 du code de l'urbanisme : " Le maire ou le président de l'établissement public de coopération intercommunale notifie la décision de la commune ou de l'établissement public de coopération intercommunale au propriétaire avant l'expiration du délai de trois mois courant à compter de la date de la réception du premier des accusés de réception ou d'enregistrement délivré en application des articles L. 112-11 et L. 112-12 du code des relations entre le public et l'administration, ou de la décharge de la déclaration d'intention d'aliéner. / Il adresse sans délai une copie de cette décision au président du conseil départemental et, s'il y a lieu, au Conservatoire de l'espace littoral et des rivages lacustres. "

8. Il ressort des pièces du dossier que la commune de Saint-Joachim ne justifie pas avoir notifié la décision attaquée au propriétaire de la parcelle AD 983 objet de la vente. Dès lors, M. D est fondé à soutenir que la décision du 17 novembre 2020 méconnaît les dispositions de l'article R 215-16 du code de l'urbanisme.

9. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 113-8 du code de l'urbanisme : " Afin de préserver la qualité des sites, des paysages, des milieux naturels et des champs naturels d'expansion des crues et d'assurer la sauvegarde des habitats naturels selon les principes posés à l'article L. 110, le département est compétent pour élaborer et mettre en œuvre une politique de protection, de gestion et d'ouverture au public des espaces naturels sensibles, boisés ou non () ". Aux termes de l'article L. 215-1 du même code : " Pour mettre en œuvre la politique prévue à l'article L. 113-8, le département peut créer des zones de préemption dans les conditions définies au présent article ". Aux termes de l'article L. 215-21 de ce code : " Les terrains acquis en application des dispositions du présent chapitre sont aménagés pour être ouverts au public, sauf exception justifiée par la fragilité du milieu naturel ". Il résulte de la combinaison de ces dispositions que les décisions de préemption qu'elles prévoient doivent être justifiées à la fois par la protection des espaces naturels sensibles et par l'ouverture ultérieure de ces espaces au public, sous réserve que la fragilité du milieu naturel ou des impératifs de sécurité n'y fassent pas obstacle. Toutefois, la collectivité titulaire du droit de préemption n'a pas à justifier de la réalité d'un projet d'aménagement à la date à laquelle elle exerce ce droit.

10. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du plan annexé à la délibération du conseil général de la Loire-Atlantique du 30 mars 1995 délimitant la zone de préemption au titre des espaces naturels sensibles, que la parcelle cadastrée section AD n° 983 est bien située dans le périmètre ainsi délimité.

11. Il ressort également des pièces du dossier que la commune s'est substituée au département pour exercer son droit de préemption, suite à la décision prise par celui-ci de renoncer à l'usage de son droit après la transmission de la déclaration d'intention d'aliéner par le vendeur le 2 novembre 2020. Il résulte des dispositions précitées que la décision de préemption devait dès lors être justifiée par la protection des espaces naturels sensibles et par l'ouverture ultérieure de ces espaces au public. Par conséquent, le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée, qui se borne à indiquer que la commune est déjà propriétaire de nombreuses parcelles dans ce marais et ne justifie pas de la nécessité de protéger un espace naturel sensible, méconnaît les dispositions des articles L. 113-8, L. 215-1 et L. 215-21 du code de l'urbanisme.

12. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, les autres moyens de la requête ne sont pas, en l'état du dossier, susceptibles de fonder l'annulation de la décision attaquée.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision du 17 novembre 2020 par laquelle le maire de Saint-Joachim a décidé de préempter la parcelle de marais cadastrée section AD n° 983 sise lieudit " Les Prauds du Bourg " à Saint-Joachim, ainsi que de la décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

14. Il résulte de l'instruction que la cession du terrain concerné n'a pas été finalisée. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions à fin d'injonction de la requête.

Sur les frais liés au litige :

15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par la commune de Saint-Joachim au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de M. D, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de la commune de Saint-Joachim le versement à M. D de la somme de 1 500 euros à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 17 novembre 2020 par laquelle le maire de Saint-Joachim a décidé de préempter la parcelle de marais cadastrée section AD n° 983 sise lieudit " Les Prauds du Bourg " à Saint-Joachim est annulée, ainsi que la décision de rejet du recours gracieux.

Article 2 : La commune de Saint-Joachim versera une somme de 1 500 euros à M. D en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à la commune de Saint-Joachim et à Mme B A.

Délibéré après l'audience du 3 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Brémond, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2024.

Le rapporteur,

E. BRÉMOND

La présidente,

H. DOUETLa greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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