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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2105782

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2105782

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2105782
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantGAUTHIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 25 mai 2021 et le 25 mars 2022, Mme B A, représentée par Me Gauthier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 19 mars 2021 du silence gardé par le ministre de l'intérieur sur son recours dirigé contre la décision du 8 septembre 2020 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis avait rejeté sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de réexaminer sa demande de naturalisation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application des articles L.'761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme A soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- elle remplit toutes les conditions de recevabilité d'une demande de naturalisation ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur de fait dès lors qu'elle n'a pas été l'auteure d'une fausse déclaration ;

- elle méconnaît les articles 21-23 et 21-27 du code civil dès lors que les faits qui lui sont reprochés, à tort, n'entrent pas dans le champ de ces articles ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; le nouveau motif opposé par le ministre ne pourra être retenu dès lors qu'elle est parfaitement intégrée professionnellement, ayant travaillé de manière régulière depuis plusieurs années, l'équivalent d'un temps plein en 2021, et ce alors qu'elle élève seule quatre enfants âgés de 18 à 8 ans ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mars 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- le motif fondant la décision attaquée est entaché d'une erreur de fait ;

- il sollicite une substitution de motifs, la décision attaquée pouvant être fondée sur le motif tiré de ce que l'insertion professionnelle de l'intéressée ne pouvait être considérée comme pleinement réalisée en l'absence de ressources suffisantes eu égard à la composition de sa famille.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nantes du 17 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits humains et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Hannoyer, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante ivoirienne née en 1984, demande au tribunal d'annuler la décision implicite née le 19 mars 2021 du silence gardé par le ministre de l'intérieur sur son recours dirigé contre la décision du 8 septembre 2020 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis avait rejeté sa demande de naturalisation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". En vertu des dispositions de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Une fois ce délai expiré ou ces conditions réalisées, il appartient à la postulante, si elle le juge opportun, de formuler une nouvelle demande. Il appartient ainsi au ministre de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à la ressortissante étrangère qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement de la postulante et le degré d'insertion professionnelle de cette dernière.

3. Pour confirmer implicitement le rejet de la demande d'acquisition de la nationalité française de Mme A, le ministre s'était fondé sur le même motif que le préfet de la Seine-Saint-Denis tiré de ce que l'intéressée avait été l'auteure d'une fausse déclaration le 25 juillet 2019 lors de la constitution de son dossier, en attestant vivre seule avec ses enfants alors qu'elle vivait toujours avec le père de ces derniers.

4. Le ministre reconnaît dans ses écritures que le motif fondant la décision attaquée est entaché d'une erreur de fait. Toutefois, pour justifier la légalité de la décision de rejet, le ministre sollicite une substitution de motifs, la décision attaquée pouvant être fondée sur le motif tiré de ce que l'insertion professionnelle de l'intéressée ne pouvait être considérée comme pleinement réalisée en l'absence de ressources suffisantes eu égard à la composition de sa famille.

5. L'administration peut faire valoir, devant le juge de l'excès de pouvoir, que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué, le juge peut procéder à la substitution demandée.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme A, bien qu'ayant quatre enfants à charge qu'elle élève seule, travaillait depuis le 1er janvier 2021 en tant qu'agent de service sous couvert d'un contrat à durée indéterminée faisant suite à une succession de contrats à durée déterminée, à hauteur d'environ 27 heures par semaine, travail pour lequel elle percevait des revenus à hauteur de 17 434,87 euros en 2021, 16 011 euros en 2020, 17 805 euros en 2019 et 20 109 en 2018. Dans ces conditions, et compte tenu de la nature de la décision attaquée, laquelle rejette purement et simplement la demande de naturalisation de Mme A, et même en prenant en compte le large pouvoir d'appréciation dont il dispose pour accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite, il ne résulte pas de l'instruction que le ministre aurait pris la même décision en se fondant sur le motif tiré de ce que l'insertion professionnelle de l'intéressée ne pouvait être considérée comme pleinement réalisée. Par suite, la demande de substitution de motifs sollicitée ne peut qu'être rejetée.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision implicite née le 19 mars 2021 du silence gardé par le ministre de l'intérieur sur son recours dirigé contre la décision du 8 septembre 2020 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis avait rejeté sa demande de naturalisation doit être annulée.

Sur les conclusions en injonction :

8. Le présent jugement implique nécessairement mais exclusivement qu'il soit de nouveau statué sur la demande de Mme A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre chargé des naturalisations de procéder à ce réexamen dans le délai de six mois suivant la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme de 1 200 euros à verser à Me Gauthier sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme vaudra renonciation de cet avocat au versement de la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée au requérant.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite née le 19 mars 2021 du silence gardé par le ministre de l'intérieur sur son recours dirigé contre la décision du 8 septembre 2020 par laquelle le préfet de la Seine-Saint-Denis avait rejeté la demande de naturalisation de Mme A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder au réexamen de la demande de Mme A dans un délai de six mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Me Gauthier une somme de 1 200 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 5': Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au ministre de l'intérieur et à Me Gauthier.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Hannoyer, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

Le rapporteur,

R. HANNOYERLa présidente,

M. BÉRIA-GUILLAUMIE

Le greffier,

P. VOSSELER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

2

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