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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2106151

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2106151

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2106151
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantMONNIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 juin 2021 et le 22 mars 2022, M. C A, agissant en tant que représentant légal de sa fille D, représenté par Me Monnier, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 novembre 2020 par laquelle le préfet de la Sarthe a refusé de délivrer à sa fille D une carte nationale d'identité et un passeport français, ainsi que la décision du 20 mars 2020 rejetant son recours gracieux contre cette décision ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Sarthe de délivrer la carte nationale d'identité et le passeport sollicités ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de la filiation de son enfant, établie par des documents d'état civil comme par possession d'état.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 décembre 2021, le préfet de la Sarthe conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. A a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 15 juin 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention relative aux droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le décret n° 55-1397 du 22 octobre 1955 ;

- le décret n° 2005-1726 du 30 décembre 2005 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Thomas, première conseillère,

- les conclusions de M. Marowski, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Le 5 mars 2019, M. A, ressortissant français, a déposé auprès de la mairie de Nantes une demande de carte nationale d'identité française et de passeport français au profit de l'enfant D, née à Nantes le 4 janvier 2019 dont la mère, Ahou B est de nationalité ivoirienne, et qu'il a reconnue par anticipation le 11 octobre 2018 et déclarée le 6 janvier 2019. Par une décision du 2 novembre 2020, le préfet de la Sarthe a refusé la délivrance des documents sollicités. M. A demande au tribunal l'annulation de cette décision.

2. Aux termes de l'article 18 du code civil : " Est français l'enfant dont l'un des parents au moins est français. ". L'article 310-1 du même code énonce que : " La filiation est légalement établie, dans les conditions prévues au chapitre II du présent titre, par l'effet de la loi, par la reconnaissance volontaire ou par la possession d'état constatée par un acte de notoriété. / () ". L'article 310-3 de ce code prévoit que : " La filiation se prouve par l'acte de naissance de l'enfant, par l'acte de reconnaissance ou par l'acte de notoriété constatant la possession d'état. / () ". L'article 2 du décret du 22 octobre 1955 modifié visé ci-dessus instituant la carte nationale d'identité dispose que : " La carte nationale d'identité est délivrée sans condition d'âge à tout Français qui en fait la demande. / Elle est délivrée ou renouvelée par le préfet ou le sous-préfet. / () ". L'article 4-4 du même décret énonce que : " La demande de carte nationale d'identité faite au nom d'un mineur est présentée par une personne exerçant l'autorité parentale. / () ". Aux termes de l'article 4 du décret du 30 décembre 2005 relatif aux passeports : " Le passeport est délivré, sans condition d'âge, à tout Français qui en fait la demande. / () ". Selon l'article 5 de ce même décret : " I.- En cas de première demande, le passeport est délivré sur production par le demandeur : / () 4° Ou à défaut de produire l'un des titres mentionnés aux alinéas précédents, de son extrait d'acte de naissance de moins de trois mois, comportant l'indication de sa filiation ou, lorsque cet extrait ne peut pas être produit, de la copie intégrale de son acte de mariage. / Lorsque la nationalité française ne ressort pas des pièces mentionnées aux alinéas précédents, elle peut être justifiée dans les conditions prévues au II. / II. -La preuve de la nationalité française du demandeur peut être établie à partir de l'extrait d'acte de naissance mentionné au 4° du I portant en marge l'une des mentions prévues aux articles 28 et 28-1 du code civil. / () ". Enfin, selon l'article 29 du code civil : " La juridiction civile de droit commun est seule compétente pour connaître des contestations sur la nationalité française ou étrangère des personnes physiques. / () ".

3. Pour l'application de ces dispositions, si la délivrance d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport est un droit pour tout Français qui en fait la demande, il appartient aux autorités administratives compétentes, qui ne sauraient être considérées comme en situation de compétence liée, de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que les pièces produites à l'appui d'une demande de carte nationale d'identité ou de passeport sont de nature à établir l'identité et la nationalité du demandeur ou, pour le cas d'un enfant mineur, de ses parents. Seul un doute suffisamment justifié à cet égard peut justifier le refus de délivrance ou de renouvellement de la carte nationale d'identité ou du passeport.

4. En outre, si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul par le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas dans le cadre de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité ou d'un passeport. Par conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition par l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues par le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande d'une carte nationale d'identité pour le compte d'un enfant mineur, que la reconnaissance de cet enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue par les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance de la carte nationale d'identité.

5. Il ressort de l'acte de naissance n° NA03/105/2019 versé au dossier que la paternité de l'enfant Gnwa Abigaëlle Maëva B a été reconnue de manière anticipée devant l'officier d'état-civil de Nantes le 11 octobre 2018 par M. C A, ressortissant français né en 1999. Pour refuser de faire droit à la demande de délivrance d'une carte nationale d'identité et de passeport présentée pour l'enfant, le préfet de la Sarthe s'est fondé sur la circonstance que la reconnaissance de paternité de l'enfant par un ressortissant français est frauduleuse, compte tenu de la naissance prématurée de l'enfant incohérente avec la date de conception alléguée, à l'absence de communauté de vie entre les parents allégués, de l'absence de contribution de M. A à l'entretien et à l'éducation de cette enfant, et de la brièveté du délai de deux mois entre la naissance de cette enfant dont la mère est en situation irrégulière sur le territoire, et la demande de titres français.

6. En premier lieu, il est constant qu'il n'y a pas eu de communauté de vie entre M. A et Mme B. Par ailleurs, il ressort des déclarations de M. A lors de son audition par les services de police le 10 juin 2020 que celui-ci ne connaît que très peu d'éléments sur la situation de la mère de l'enfant et cette dernière, dont il n'a pas pu donner l'adresse exacte ni les conditions de vie. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que les déclarations de M. A et de Mme B, lors de leurs auditions par les services de police respectivement le 10 juin 2020 et le 27 janvier 2020, quant à la date de conception de l'enfant au début du mois d'avril 2018 sont incohérentes avec la naissance prématurée de cette dernière le 4 janvier 2019 à 35 semaines d'aménorrhées et 4 jours, ainsi que l'a mentionnée sur le carnet de santé de l'enfant l'équipe de garde du CHU de Nantes. En outre, leurs déclarations sont également incohérentes s'agissant du nombre de visites de M. A pendant les trois semaines d'hospitalisation suivant la naissance de cette enfant. De même, s'agissant de la participation du requérant à l'entretien de cette enfant, les déclarations de M. A et de Mme B lors de leurs auditions ne sont pas concordantes entre elles et ne sont pas corroborées par les pièces produites, tant sur les montants que sur la fréquence de virements bancaires qui auraient été faits. En dernier lieu, si M. A fait valoir qu'il subviendrait aux besoins de celle-ci, il ne justifie que de trois virements, antérieurement à la décision attaquée, en août, septembre et novembre 2019, puis de cinq versements entre le 3 décembre 2020 et le 9 avril 2021. Enfin, le requérant ne justifie que d'un séjour à Nantes où réside l'enfant que du 1er mars 2020 au 8 mars 2020 et d'un trajet Lyon-Nantes le 24 septembre 2020, et ne produit que deux photographies de l'enfant datant de l'année 2019. Les attestations de la Croix-Rouge et de la ville de Nantes qu'il verse au dossier sont insuffisamment probantes, compte tenu de leurs mentions, pour établir la participation du requérant à l'entretien et à l'éducation de sa fille.

7. Dans ces conditions, les éléments invoqués par le préfet sont propres à établir que la reconnaissance de paternité de l'enfant a été faite dans le seul but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour par la mère de l'enfant, qui en est démunie, et, par suite, qu'elle procède d'une fraude. Dès lors, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur d'appréciation ou d'une erreur de droit.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de la Sarthe et à Me Monnier.

Délibéré après l'audience du 21 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Durup de Baleine, président,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Brémond, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

S. THOMAS

Le président,

A. DURUP DE BALEINE

La greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne

au préfet de la Sarthe

en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce

requis en ce qui concerne les voies de droit commun

contre les parties privées, de pourvoir

à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2106151

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