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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2106542

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2106542

mercredi 7 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2106542
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantSELARL HOURCABIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 10 juin 2021 et le 11 avril 2022, le département de la Loire-Atlantique, représenté par Me Hourcabie, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 64 604 141 euros à parfaire, augmentée des intérêts au taux légal et capitalisés, ou, pour le cas où le tribunal estimerait insuffisants les justificatifs versés aux débats, une somme qui sera déterminée par l'expert dont il ordonnera la désignation afin que le montant de son préjudice soit déterminé à dire d'expert ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'État a méconnu l'obligation de compensation financière en s'abstenant de prévoir, lors de l'adoption des décrets de revalorisation exceptionnelle du montant forfaitaire du RSA, la compensation des charges nouvelles en résultant ; cette compensation devait être versée sur le fondement des articles 72 et 72-2 de la Constitution et des principes de libre administration et d'autonomie financière qui en résultent et de l'article L. 1614-2 du code général des collectivités territoriales ;

- la méconnaissance par l'Etat de son obligation de compensation financière engage sa responsabilité ;

- l'arrêté du 2 décembre 2020 fixant le montant des accroissements de charge résultant pour les départements des revalorisations exceptionnelles du RSA, à supposer qu'il soit effectivement mis en œuvre et les fonds effectivement versés, ne peut dispenser l'Etat de son obligation dès lors que cet arrêté se borne à fixer le montant annuel des accroissements de charge à compter du 1er septembre 2018 et qu'aucun arrêté n'a été édicté pour fixer le montant des accroissements de charge au titre des années 2013, 2014, 2015, 2016, 2017 et des deux premiers trimestres 2018 et des décrets évoqués précédemment.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 septembre 2021, la ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- l'Etat n'a pas commis de faute, dès lors que le département a été intégralement compensé des effets de la réforme, selon les modalités rappelées au I de l'article 196 de la loi de finance pour 2020 n° 2020-479 du 28 décembre 2019 ;

- le département n'apporte aucun élément pour établir que les revalorisations du RSA auraient entravé sa libre administration.

Vu :

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution

- le code général des collectivités territoriales ;

- les décrets n° 2013-793 du 30 août 2013, n° 2014-1127 du 3 octobre 2014,

n° 2015-1231 du 6 octobre 2015, n° 2016-1726 du 29 septembre 2016 et n° 2017-739 du 4 mai 2017 ;

- l'arrêté du 2 décembre 2020 fixant le montant des accroissements de charge résultant pour les départements des revalorisations exceptionnelles du RSA ;

- la décision n° 2019-796 DC du 27 décembre 2019 du Conseil constitutionnel ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme El Mouats-Saint-Dizier,

- les conclusions de M. Simon, rapporteur public,

- et les observations de Me Gouard, représentant le département de la Loire-Atlantique.

Considérant ce qui suit :

1. Par cinq décrets du 30 août 2013, du 3 octobre 2014, du 6 octobre 2015, du

29 septembre 2016 et du 4 mai 2017, l'Etat a revalorisé le montant forfaitaire du revenu de solidarité active (RSA) prévu dans le cadre du " plan pauvreté " adopté en juillet 2013 de 10% en cinq ans. Par un arrêté du 2 décembre 2020, pris sur injonction du jugement nos 1815544, 1815545 et 1816740 du 30 juin 2020 du tribunal administratif de Paris, l'Etat a fixé, après avis de la commission consultative sur l'évaluation des charges, pour chaque conseil départemental et collectivité à statut particulier exerçant les compétences habituellement dévolues au département, le coût annuel de ces revalorisations à compter du 1er septembre 2018. Le département de la Loire-Atlantique demande la condamnation de l'Etat à lui verser la somme, à parfaire, de

64 604 141 euros, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi au titre des années 2013 à 2018 du fait de l'absence fautive de compensation financière de l'Etat.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 72 de la Constitution : " Les collectivités territoriales de la République sont les communes, les départements, les régions, les collectivités à statut particulier et les collectivités d'outre-mer régies par l'article 74 () / Les collectivités territoriales ont vocation à prendre les décisions pour l'ensemble des compétences qui peuvent le mieux être mises en œuvre à leur échelon. / Dans les conditions prévues par la loi, ces collectivités s'administrent librement par des conseils élus et disposent d'un pouvoir réglementaire pour l'exercice de leurs compétences () ". Aux termes de l'article 72-2 de la Constitution : " Les collectivités territoriales bénéficient de ressources dont elles peuvent disposer librement dans les conditions fixées par la loi () / Tout transfert de compétences entre l'Etat et les collectivités territoriales s'accompagne de l'attribution de ressources équivalentes à celles qui étaient consacrées à leur exercice. Toute création ou extension de compétences ayant pour conséquence d'augmenter les dépenses des collectivités territoriales est accompagnée de ressources déterminées par la loi () ".

3. D'une part, les revalorisations successives du montant du RSA résultant des décrets cités au point 1, qui ne créent pas une nouvelle prestation transférée aux départements et ne remettent en cause ni la nature, ni l'objet de leurs compétences pour servir cette aide, ne constituent pas des extensions de compétences au sens de l'article 72-2 de la Constitution. Par suite, le département de la Loire-Atlantique n'est pas fondé à soutenir que l'Etat aurait commis une faute en ne respectant pas l'obligation de compensation que prévoit cet article.

4. D'autre part, le département de la Loire-Atlantique n'apporte pas d'élément de nature à démontrer que, compte tenu de l'ensemble de ses ressources, le financement du surcoût lié aux revalorisations exceptionnelles de RSA entre 2013 et 2018 ferait peser sur lui des charges qui, par leur ampleur, seraient de nature à dénaturer le principe de libre administration des collectivités territoriales, en méconnaissance de l'article 72 de la Constitution.

5. En deuxième lieu, en vertu des dispositions de l'article L. 1614-1 du code général des collectivités territoriales, le transfert d'une compétence de l'Etat aux collectivités territoriales donne lieu, lorsqu'il induit un accroissement net de charges pour ces dernières, au transfert concomitant des ressources nécessaires à l'exercice normal de cette compétence. En vertu des dispositions de l'article L. 1614-1-1 du même code, toute création ou extension de compétence ayant pour conséquence d'augmenter les charges des collectivités territoriales est accompagnée des ressources nécessaires. Aux termes du second alinéa de l'article L. 1614-2 de ce code : " Toute charge nouvelle incombant aux collectivités territoriales du fait de la modification par l'Etat, par voie réglementaire, des règles relatives à l'exercice des compétences transférées est compensée dans les conditions prévues à l'article L. 1614-1. Toutefois, cette compensation n'intervient que pour la partie de la charge qui n'est pas déjà compensée par l'accroissement de la dotation générale de décentralisation mentionnée à l'article L. 1614-4 ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 1614-3 de ce code : " Le montant des dépenses résultant des accroissements et diminutions de charges est constaté pour chaque collectivité par arrêté conjoint du ministre chargé de l'intérieur et du ministre chargé du budget, après avis de la commission consultative sur l'évaluation des charges du Comité des finances locales, dans les conditions définies à l'article L. 1211-4-1 ". Enfin, en vertu de l'article L. 1614-5-1 de ce code, l'arrêté mentionné à l'article L. 1614-3 intervient dans les six mois de la publication des dispositions législatives ou réglementaires auxquelles il se rapporte.

6. Par un arrêté du 2 décembre 2020 fixant le montant des accroissements de charge résultant pour les départements des revalorisations exceptionnelles du RSA, qui vise les cinq décrets de revalorisation cités au point 1, pris après avis du 21 octobre 2020 de la commission consultative sur l'évaluation des charges (CCEC), la ministre de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales et le ministre délégué auprès du ministre de l'économie, des finances et de la relance, chargé des comptes publics, ont fixé à 1 399 805 208 euros le montant annuel des accroissements de charge résultant pour les départements concernés par ces mesures à compter du 1er septembre 2018, dont 21 262 514 euros pour le département de la Loire-Atlantique. Ce département n'est pas fondé à soutenir que l'Etat n'aurait pas exécuté l'injonction prononcée par le tribunal administratif de Paris dans son jugement du 30 juin 2020, celle-ci ne prévoyant pas l'édiction d'un arrêté fixant le montant des charges transférées pour chacune des années concernées par les décrets de revalorisation exceptionnelle mais uniquement celle d'un arrêté conjoint, susceptible dès lors de porter sur les charges résultant de l'ensemble des cinq décrets de revalorisation exceptionnelle. Dans ces conditions, la circonstance que cet arrêté prend en compte globalement les conséquences financières des augmentations édictées par les cinq décrets, au lieu de fixer le montant des accroissements de charge pour chaque année sur la période du 30 août 2013 au 1er septembre 2018, ne saurait constituer une illégalité fautive de la part de l'Etat.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 196 de la loi de finances pour 2020 :

" I. - Les ressources attribuées aux départements en application du dispositif de compensation péréquée et du fonds de solidarité en faveur des départements prévus, respectivement, aux articles L. 3334-16-3 et L. 3335-3 du code général des collectivités territoriales ainsi que les recettes résultant du relèvement, au-delà de 3,8 %, du taux de la taxe de publicité foncière ou du droit d'enregistrement intervenu en application du second alinéa de l'article 1594 D du code général des impôts assurent, pour chaque département, la compensation des dépenses exposées au titre des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire de l'allocation prévue aux articles L. 262-2 et L. 262-3 du code de l'action sociale et des familles, résultant des décrets n° 2013-793 du 30 août 2013, n° 2014-1127 du 3 octobre 2014, n° 2015-1231 du 6 octobre 2015, n° 2016-1276 du 29 septembre 2016 et n° 2017-739 du 4 mai 2017 portant revalorisation du montant forfaitaire du revenu de solidarité active. / () III. - Les ressources issues, du 1er janvier 2014 au 31 décembre 2019, du dispositif de compensation péréquée et du fonds de solidarité en faveur des départements mentionnés au I, ainsi que celles que les départements pouvaient tirer du relèvement, au-delà de 3,8 %, du taux de la taxe de publicité foncière ou du droit d'enregistrement, ont eu pour objet la compensation des dépenses qu'ils ont exposées, du 1er septembre 2013 au

31 août 2019, en application des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire de l'allocation prévue aux articles L. 262-2 et L. 262-3 du code de l'action sociale et des familles, résultant des décrets mentionnés au I du présent article. ".

8. Pour justifier que l'Etat a respecté ses obligations de compensation financières fixées aux articles L. 1614-1 et L. 1614-2 du code général des collectivités territoriales, le ministre se prévaut également des trois nouvelles ressources instaurées au bénéfice des départements à partir du 1er janvier 2014 par les articles 42, 77 et 78 de la loi de finances pour 2014 et des dispositions précitées de l'article 196 de la loi de finances pour 2020 qui précisent que ces dispositifs mis en place ont, ou ont eu, pour objet, la compensation des dépenses exposées en application des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire de l'allocation de RSA résultant des cinq décrets. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision n° 2019-796 DC du 27 décembre 2019 a jugé, en s'appuyant sur les travaux préparatoires de la loi du 29 décembre 2013 de finances pour 2014, qu'en adoptant ces trois dispositifs de compensation, à savoir le dispositif de compensation péréquée (DCP), la faculté de porter de 3,8 à 4,5 % le taux plafond des droits de mutation à titre onéreux (DMTO) et le fonds de solidarité en faveur des départements (FSD), le législateur avait entendu notamment assurer le financement des revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire du RSA alors annoncées, à hauteur de 10 % sur cinq ans. Il a par suite considéré, en conséquence, que les dispositions de l'article 196 de la loi de finances pour 2020 n'ont qu'une valeur interprétative. Eu égard à l'autorité de chose jugée attachée aux motifs qui sont le soutien nécessaire du dispositif d'une décision du Conseil constitutionnel statuant sur la conformité d'une loi à la Constitution, le département ne peut être fondé à soutenir que cette loi devrait être écartée. Il ne justifie pas davantage par les pièces qu'il produit que ces dispositifs n'auraient pas permis, a posteriori, de compenser les dépenses résultant de l'accroissement de charges nouvelles. Par suite, l'Etat n'a pas méconnu les dispositions précitées du code général des collectivités territoriales et n'a pas commis d'illégalité fautive. Le moyen tiré de la méconnaissance invoquée des dispositions du code général des collectivités territoriales doit, par suite, être écarté.

9. En dernier lieu, il résulte de ce qui a été énoncé au point précédent que l'Etat a effectivement prévu des dispositifs de compensation des accroissements de charges résultant pour les départements de revalorisations exceptionnelles du montant forfaitaire du RSA. Par suite, le département de la Loire-Atlantique n'est pas fondé à soutenir que l'Etat n'aurait pas respecté ses engagements de compensation, comme annoncés par le Premier ministre.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner l'étendue du préjudice invoqué ni d'ordonner une expertise, que les conclusions indemnitaires présentées par le département de la Loire-Atlantique doivent être rejetées. Par voie de conséquences, ses conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête du département de la Loire-Atlantique est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié au département de la Loire-Atlantique et à la ministre déléguée auprès du ministre de l'intérieur et des outre-mer, chargée des collectivités territoriales et de la ruralité.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Jégard, premier conseiller,

Mme El Mouats-Saint-Dizier, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 février 2024.

La rapporteuse,

M. EL MOUATS-SAINT-DIZIER

La présidente,

S. RIMEU La greffière,

P. LABOUREL

La République mande et ordonne à la ministre déléguée auprès du ministre de l'intérieur et des outre-mer, chargée des collectivités territoriales et de la ruralité en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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