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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2106583

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2106583

mercredi 27 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2106583
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSEMAK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 juin 2021, Mme C D, représentée par Me Amélie Semak, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 mars 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre, à titre principal au ministre de l'intérieur, de lui accorder la nationalité française, ou à titre subsidiaire, au réexamen de sa demande dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, la somme de 2 000 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée et est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- le ministre a commis une erreur de fait et une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- l'ensemble des moyens de la requête ne sont pas fondés ;

- à titre subsidiaire, la décision peut être légalement fondée sur un autre motif, tiré du comportement de la requérante qui est sujet à critiques compte tenu du fait qu'elle a aidé son conjoint en situation irrégulière.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme A a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 21 février 2024 à 9h45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C D, ressortissante marocaine, née le 23 décembre 1976, a sollicité l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 28 aout 2020, le préfet de la Seine-Saint-Denis a ajourné à deux ans sa demande. L'intéressée a, pour contester cette décision et comme elle y était tenue en application de l'article 45 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif notamment aux décisions de naturalisation, saisi d'un recours administratif préalable obligatoire le ministre de l'intérieur, lequel a maintenu l'ajournement à deux ans par une décision du 24 mars 2021. Par la présente requête, Mme D demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 27 du code civil : "'Toute décision déclarant irrecevable, ajournant ou rejetant une demande d'acquisition, de naturalisation ou de réintégration par décret ainsi qu'une autorisation de perdre la nationalité française doit être motivée'" et aux termes de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration : "'La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision°".

3. D'une part, la décision attaquée vise les articles 45 et 48 du décret du 30 décembre 1993 et mentionne les circonstances de faits propres à la situation de la postulante. Ainsi cette décision comporte-t-elle, avec suffisamment de précision, l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. Par suite, elle est suffisamment motivée et satisfait aux exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

4. D'autre part, il ressort des pièces du dossier, et en particulier de la motivation de la décision attaquée, que le ministre de l'intérieur a procédé à un examen de la situation personnelle de Mme D avant de prendre la décision en litige. Dès lors, la requérante ne saurait utilement invoquer qu'il n'aurait pas été procédé à un examen de sa situation personnelle, quand bien même cet examen aurait été entaché d'une erreur de fait.

5. En second lieu, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger. ". En application de l'article 27 de ce même code, l'administration a le pouvoir de rejeter ou d'ajourner une demande de naturalisation. Par ailleurs, aux termes de l'article 48 du décret susvisé du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. () ". En application de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement du postulant.

6. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour rejeter la demande de naturalisation de Mme D, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur la circonstance qu'à compter du 14 mai 2020, Mme D a aidé au séjour irrégulier de son conjoint, M. B, avec lequel elle s'est mariée à Pantin le 25 octobre 2017.

7. Il est constant que M. B a été rendu titulaire d'un récépissé de demande de carte de séjour à compter du 14 février 2020, et aurait dû se voir délivrer un titre de séjour valable du 14 mai 2020 jusqu'à la date d'édiction de la décision attaquée à laquelle s'apprécie sa légalité. Toutefois, dans ses écritures, le ministre demande que soit substitué à ce motif erroné celui tiré de ce que la requérante a aidé au séjour irrégulier de son conjoint du 25 octobre 2017, date de leur mariage, au 16 novembre 2018, date à laquelle M. B aurait sollicité son premier titre de séjour.

8. L'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Il ressort des pièces du dossier et n'est pas contesté que M. B a vécu auprès de son épouse en situation irrégulière entre la date de son mariage et celle de sa première demande de titre de séjour, soit entre le 25 octobre 2017 et le 16 novembre 2018. La circonstance que l'aide au séjour irrégulier d'un étranger ne puisse, en vertu des dispositions de l'article L. 622-4 alors en vigueur du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, reprises à l'article L. 823-9 du même code depuis le 1er mai 2021, donner lieu à poursuites pénales lorsqu'elle émane de son conjoint ne fait pas obstacle à ce que le ministre chargé des naturalisations prenne en compte cette situation à l'occasion de son examen de l'opportunité d'accorder à un étranger la nationalité française. Par suite, le nouveau motif invoqué par le ministre, qui dispose d'un large pouvoir d'appréciation pour apprécier l'opportunité d'accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite, est de nature à justifier légalement l'ajournement à deux ans de la demande de Mme D. Il y a lieu, par suite, d'accueillir la demande de substitution de motif présentée par le ministre, qui ne prive Mme D d'aucune garantie. Dès lors, la requérante, alors même que sa demande de naturalisation satisfait à l'ensemble des conditions de recevabilité énoncées par le code civil, n'est pas fondée à soutenir que la décision ministérielle attaquée serait entachée d'erreur de fait ou d'erreur manifeste d'appréciation.

10. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions présentées par la requérante tendant à l'annulation de la décision du 24 mars 2021 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 21 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse,premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 mars 2024.

La rapporteure,

J-K. A

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

S. BARBERA

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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