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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2107192

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2107192

mardi 29 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2107192
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantTHOUMINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires enregistrés les 28 juin 2021, 17 août 2022 et 24 octobre 2022, M. B C, représenté par Me Thoumine, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 mai 2021 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a notamment refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer le titre sollicité et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour pendant ce réexamen ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridique.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

- elle méconnaît l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance avant l'âge de seize ans, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à l'authenticité de son acte de naissance et du jugement supplétif d'acte de naissance ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle, notamment scolaire et professionnelle au regard de son insertion dans la société française ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour la prive de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 19 octobre 2022, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le moyen tiré de la méconnaissance, par la décision de refus de titre de séjour, de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant en ce qu'il s'agit de l'authenticité du jugement supplétif ;

- les autres moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 5 juillet 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Degommier, président-rapporteur,

- les conclusions de M. Jégard, rapporteur public,

- et les observations de Me Thoumine, représentant M. C.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant malien né le 10 mai 2002, déclare être entré irrégulièrement en France en octobre 2017. Il a été placé sous la tutelle du président du conseil départemental de la Loire-Atlantique par une ordonnance du 20 mars 2018 du tribunal de grande instance de Nantes. Il a obtenu, en juin 2020, un certificat d'aptitude professionnelle " monteur installateur sanitaire " et est inscrit en deuxième année de baccalauréat professionnel " technicien froid conditionnement air ". Il a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-11, 2° bis du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont les dispositions sont reprises, à compter du 1er mai 2021, à l'article L. 423-22 du même code. Le préfet a remis en cause sa minorité en faisant valoir que les autorités maliennes avaient constaté que le numéro de son acte de naissance correspondait à celui d'une tierce personne. Sa demande a été rejetée par un arrêté du 31 mai 2021 portant en outre obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office lorsque le délai sera expiré. L'exécution de cet arrêté a été suspendue par une ordonnance n° 2107141 du 19 juillet 2021 du juge des référés du tribunal administratif de Nantes. M. C demande au tribunal d'annuler l'arrêté litigieux.

Sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

Sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête ;

2. D'une part, aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. ".

3. D'autre part, l'article R. 431-10 de ce code prévoit que : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; 2° Les documents justifiants de sa nationalité () ". L'article L. 811-2 du même code dispose que : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". L'article 47 du code civil précise que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

4. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux. La force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit, en conséquence, se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de délivrer à M. C le titre de séjour sollicité sur le fondement de l'article L. 423-22 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au double motif que les autorités maliennes, saisies pour authentifier les actes d'état civil présentés, ont infirmé l'authenticité de l'acte de naissance présenté par M. C, dont les références correspondent à une tierce personne, et que de ce fait, l'intéressé ne peut être regardé comme justifiant de son état civil au sens des dispositions de l'article R. 431-10, ni par suite de sa qualité de mineur de moins de seize ans lors de son entrée en France.

6. Pour justifier de son état civil, M. C, qui déclare être né le 10 mai 2002, a présenté notamment un acte de naissance portant le numéro 298/rg6 du centre secondaire d'état civil dans le district de Badalabougou de Bamako (Mali), sur lequel le rapport de la police aux frontières émet un avis défavorable. Cet acte a été établi en application d'un jugement supplétif n° 2855 rendu le 14 août 2017 par le tribunal civil de la commune V du district de Bamako.

7. Pour renverser la présomption de validité qui s'attache aux actes d'état civil établis à l'étranger et affirmer qu'en raison de leur caractère inauthentique l'intéressé ne justifiait pas de son identité et par suite de sa qualité de mineur lors de son placement auprès des services de la protection de l'enfance, le préfet de la Loire-Atlantique a retenu que les autorités maliennes, saisies par les autorités consulaires françaises d'une demande de transmission d'acte, ont constaté que la souche répondant à l'acte de naissance n°289/rg6 correspond à l'acte de naissance d'une tierce personne. Toutefois, il ressort des pièces produites que l'acte de naissance présenté par le requérant est un acte dressé en 2017 sur jugement supplétif concernant une naissance survenue en 2002, tandis que l'acte transmis par les autorités maliennes est un acte dressé en 2017 sur déclaration pour une naissance en 2017 et le requérant relève que l'article 102 du code malien des personnes et de la famille prévoit la tenue de registres distincts pour les actes de naissance et pour la transcription des jugements supplétifs d'actes de naissance des années antérieures, sans être contesté sur ce point. Le caractère falsifié de l'acte d'état civil présenté n'est donc pas établi. Si l'acte produit ne comporte pas de numéro d'identification dit " A " prévu par la loi malienne du 11 août 2006, le requérant fait valoir sans être contesté que le décret d'application de cette loi, en date du 18 octobre 2006, prévoit que l'attribution d'un numéro d'identification nationale (A) implique une démarche de la personne intéressée auprès du service national chargé de la statistique, de sorte que le fait de ne pas avoir demandé de numéro A ne signifie pas que l'acte de naissance serait frauduleux. Le préfet conteste également en défense, le caractère authentique du jugement supplétif sur la base duquel l'acte de naissance de M. C a été établi. Il fait valoir que le jugement supplétif n'est pas motivé, ne comporte pas de signature du juge. Toutefois, la pièce produite est un simple extrait du jugement établi par un greffier, qui reprend le seul dispositif du jugement en vue de sa transcription. Il n'est donc pas établi que la minute du jugement ne serait pas motivée ni signée. La faute d'orthographe affectant cet extrait ne suffit pas non plus à établir son caractère apocryphe. La circonstance que le jugement ait été transcrit dans les registres d'état-civil sans respect du délai d'appel n'est pas davantage de nature à affecter l'authenticité du jugement supplétif et de l'acte de naissance litigieux, les décisions rendues en matière d'état des personnes étant, conformément à l'article 554 du code de procédure civile, commerciale et sociale malien, exécutoires sur minute sans qu'il soit nécessaire d'attendre l'expiration du délai d'appel. M. C indique en outre que l'article 152 de la loi malienne du 16 mars 1987 relative à l'état civil prévoit que l'officier d'état civil dispose d'un délai de cinq jours pour procéder à la transcription, ce qui n'est là encore, pas contesté. Par ailleurs, la seule circonstance que le jugement supplétif est intervenu quinze ans après la naissance de l'intéressée n'est pas de nature à le priver de caractère probant, compte tenu de l'objet même des jugements supplétifs. La circonstance que l'acte d'état civil comporte des dates qui ne sont pas transcrites en toutes lettres mais en chiffres, contrairement à ce que prévoit l'article 126 de la loi du 16 mars 1987, ne suffit pas à leur ôter tout caractère probant. Enfin, la circonstance que le requérant n'apporte pas d'explication sur le motif de sa demande d'un jugement supplétif d'acte de naissance n'est pas de nature à démontrer le caractère apocryphe de ce document, cette explication ne pouvant, au demeurant, résider que dans la circonstance que, sa naissance n'ayant pas été déclarée à l'époque de sa survenance, il était dépourvu d'acte de naissance contemporain de cette dernière. Ainsi, aucune des circonstances invoquées par le préfet, lesquelles pour la plupart entendent remettre en cause la façon selon laquelle le juge malien a entendu faire application de la loi qui est la sienne, n'est de nature à révéler le caractère frauduleux du jugement supplétif et de l'acte pris pour sa transposition. M. C a en outre produit pour établir son identité la copie de sa carte consulaire, établie par les services du consulat général du Mali et qui reprend les informations figurant sur son acte d'état civil. Figure en outre au dossier le jugement du tribunal de grande instance de Nantes du 20 mars 2018 reconnaissant sa minorité, au vu du rapport du 27 octobre 2017 de l'association l'ayant entendu et de l'acte de naissance ainsi produit, et le confiant au président du conseil départemental de la Loire-Atlantique jusqu'à sa majorité.

8. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'après avoir obtenu un certificat d'apprentissage professionnel " moniteur installations sanitaires " en juin 2020, M. C, a intégré un baccalauréat professionnel " technicien froid conditionnement air " qu'il a débuté pendant l'année scolaire 2020-2021 et qu'il poursuit au titre de l'année 2021-2022. M. C était présent en France depuis cinq ans à la date de la décision attaquée. Le requérant a produit une promesse d'embauche établie par le gérant d'une société de plomberie. Les pièces du dossier, notamment l'avis émis par la structure d'accueil, mettent en évidence son assiduité dans sa formation, d'excellents commentaires de ses professeurs sur son investissement ainsi qu'une volonté d'intégration. M. C produit également des attestations de ses voisins et connaissances en France, selon lesquels il a su se constituer un réseau d'amis et s'est inscrit dans un club de football. Si la mère du requérant réside encore au Mali, son père est décédé et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait conservé d'autres attaches familiales dans son pays d'origine, qu'il a quitté à l'âge de quinze ans.

9. Dans ces conditions, le préfet de la Loire-Atlantique, en refusant de délivrer à M. C une carte de séjour temporaire sur le fondement de l'article L. 423-22 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

10. Il résulte de ce qui précède que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 31 mai 2021 du préfet de Loire-Atlantique refusant de lui délivrer un titre de séjour. Il est, par voie de conséquence, fondé à demander également l'annulation de la décision préfectorale portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard au motif sur lequel il se fonde pour prononcer l'annulation des décisions attaquées, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de munir l'intéressé d'une carte de séjour temporaire dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. M. C a obtenu l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Thoumine, avocate du requérant, le versement d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 31 mai 2021 du préfet de la Loire-Atlantique est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. C le titre de séjour de séjour sollicité, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Thoumine, avocate de M. C, la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Thoumine renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Thoumine et au préfet de la Loire-Atlantique.

Délibéré après l'audience du 15 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Degommier, président,

Mme Frelaut, première conseillère,

Mme Martel, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2022.

Le président-rapporteur,

S. DEGOMMIERL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

L. FRELAUT

La greffière,

F. ARLAIS

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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