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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2107204

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2107204

mardi 29 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2107204
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 juin 2021 et le 2 novembre 2022, Mme B A, représentée par Me Pronost, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 mai 2021 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, et en tout état de cause, de lui délivrer un document provisoire de séjour, dès le prononcé du jugement à intervenir, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au profit de son conseil qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'est pas établi que l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a été rendu conformément à la règlementation en vigueur ; la comparaison entre les renseignements communiqués par son médecin traitant sur son état de santé et ceux figurant dans le rapport établi par le médecin-rapporteur de l'OFII démontre que ce dernier médecin n'a pas pris en compte l'ensemble de ses pathologies ; le collège a dès lors fondé son avis sur un rapport incomplet ;

- l'avis émis sur son état de santé par les médecins de l'OFII résulte de l'addition de trois avis individuels et non d'une délibération collégiale des trois médecins ; cette irrégularité, établie par les extraits de l'application Thémis qu'elle produit, s'explique par la charge de travail des médecins, chacun d'entre eux ayant dû ainsi examiner en moyenne 637 dossiers en 2017 en plus de son activité professionnelle principale ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L.435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

- l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour la prive de base légale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- il n'est pas établi qu'elle a été signée par une autorité compétente ;

- l'illégalité des décisions portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français la prive de base légale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 octobre 2022, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme A a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 juillet 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu, au cours de l'audience publique, le rapport de M. C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante nigériane née le 15 mars 1974, déclare être entrée irrégulièrement en France le 15 septembre 2014. Sa demande de reconnaissance du statut de réfugié a été rejetée par une décision du 14 octobre 2015 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par une décision du 23 novembre 2016 de la Cour nationale du droit d'asile. Le 30 janvier 2017, elle a fait l'objet d'une mesure d'éloignement, dont la légalité a été confirmée par le tribunal administratif de Nantes. Par la suite, elle a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour pour raisons de santé. Un refus de titre de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire français lui a été opposé le 22 novembre 2018. Cette décision a été annulée par un jugement du 4 juin 2019 du tribunal administratif de Nantes. La requérante a obtenu un titre de séjour pour raisons de santé valable jusqu'au 19 juin 2020. L'intéressée en a sollicité le renouvellement ainsi que, à titre subsidiaire, son admission exceptionnelle au séjour au titre du travail sur le fondement des dispositions, alors en vigueur, de l'article L.313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Sa demande a été rejetée par un arrêté du 21 mai 2021 portant en outre obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office lorsque le délai sera expiré. Mme A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la légalité de la décision portant refus de titre de séjour :

Sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête ;

2. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : / () / 11° A l'étranger résidant habituellement en France, si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ".

3. L'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. / () ".

4. Il résulte des dispositions de l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle envisage de refuser la délivrance du titre de séjour qu'elles prévoient, de vérifier, au vu de l'avis émis par le collège de médecins du service médical de l'OFII, que cette décision ne peut avoir de conséquences d'une exceptionnelle gravité sur l'état de santé de l'étranger, et en particulier d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la nature et la gravité des risques qu'entraînerait un défaut de prise en charge médicale dans le pays dont l'étranger est originaire. Lorsque le défaut de prise en charge risque d'avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur la santé de l'étranger, l'autorité administrative ne peut légalement refuser le titre de séjour sollicité que s'il existe des possibilités de traitement approprié de l'affection en cause dans son pays d'origine. Si de telles possibilités existent mais que l'étranger fait valoir qu'il ne peut en bénéficier, soit parce qu'elles ne sont pas accessibles à la généralité de la population, eu égard notamment aux coûts du traitement ou à l'absence de modes de prise en charge adaptées, soit parce qu'en dépit de leur accessibilité, des circonstances exceptionnelles tirées des particularités de sa situation personnelle l'empêcheraient d'y accéder effectivement, il appartient à cette même autorité, au vu de l'ensemble des informations dont elle dispose, d'apprécier si cet étranger peut ou non bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine.

5. La partie qui justifie d'un avis de collège de médecins de l'OFII allant dans le sens de ses dires doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance d'un titre de séjour. Il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

6. Pour refuser la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger malade à Mme A, le préfet de la Loire-Atlantique s'est notamment fondé sur l'avis émis par le collège de médecins de l'OFII le 5 janvier 2021 précité, indiquant que si l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge médicale, le défaut de prise en charge ne devrait toutefois pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité.

7. Il ressort des pièces du dossier que la requérante souffre d'un état de stress-post traumatique et de troubles psychologiques en raison de persécutions qu'elle aurait subies dans son pays d'origine, avec un risque suicidaire, et pour lesquels elle fait l'objet d'un suivi médical et d'un traitement médicamenteux composé notamment de lorazepam et d'olanzapine. Elle produit plusieurs certificats médicaux, dont les plus anciens établis en 2017 et 2018 font état d'idées suicidaires récurrentes et d'un risque d'acutisation de son état en cas d'arrêt des traitements. Si le médecin traitant de Mme A indique, dans un certificat médical établi le 16 janvier 2018, que " le risque suicidaire assez fort de 2017 semble avoir disparu. Restent des angoisses et des insomnies nécessitant un traitement. ", Mme A produit néanmoins un certificat médical plus récent, daté du 21 juin 2021, légèrement postérieur à la décision attaquée mais qui est représentatif de l'état de santé de l'intéressée à la date de la décision et qui mentionne que Mme A lui a fait part, " à plusieurs reprises ", d'idées noires et suicidaires et que toute interruption de son traitement ou du suivi de soins psychiatriques et tout retour dans son pays d'origine entraîneraient un risque suicidaire important. En outre, Mme A avait obtenu, à la suite d'un jugement du 4 juin 2019 du tribunal administratif de Nantes, un titre de séjour pour raisons de santé valable du 20 juin 2019 au 19 juin 2020. Par ailleurs, si le préfet de la Loire-Atlantique a produit de nombreux éléments, notamment un annuaire des hôpitaux psychiatriques et une fiche MedCOI de 2016 qui confirment l'existence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi, Mme A produit en revanche un rapport de 2017 de l'organisation suisse d'aide aux réfugiés, qui relève que le nombre de psychiatres est minime, de l'ordre d'un psychiatre pour un million d'habitants et que l'accès à un traitement professionnel et l'amélioration de la santé mentale au Nigéria sont difficiles à cause notamment de la stigmatisation des personnes atteintes de maladies psychiques ; elle produit également un article d'une revue scientifique qui met en évidence un très petit nombre de professionnels de la santé mentale, des établissements de santé mentale dotés de faibles moyens, la non-disponibilité des médicaments courants utilisés en santé mentale et un mauvais accès au service officiel de santé mentale. Par ailleurs, l'avis émis par le collège de médecins de l'OFII ne se prononce pas sur la disponibilité du traitement approprié à l'état de santé de Mme A dans son pays d'origine. Dans ces conditions, les éléments produits par Mme A, dans les circonstances de l'espèce, sont de nature à remettre en cause l'avis porté par le collège de médecins de l'OFII sur son état de santé et par suite, l'appréciation faite par le préfet sur la gravité de son état de santé et sur la disponibilité d'un traitement approprié dans son pays d'origine. Par suite, le préfet de la Loire-Atlantique a fait une inexacte application des dispositions de l'article L.425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant, pour le motif cité au point 6, la délivrance du titre de séjour que l'intéressée sollicitait.

8. Il résulte de ce qui précède que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision de refus de séjour ainsi que, par voie de conséquence, de la décision portant obligation de quitter le territoire français et de celle fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Eu égard au motif sur lequel il se fonde pour prononcer l'annulation des décisions attaquées, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de munir l'intéressée d'une carte de séjour temporaire pour raisons de santé dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme A a obtenu l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Pronost, avocate de la requérante, le versement d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 21 mai 2021 du préfet de la Loire-Atlantique est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à Mme A le titre de séjour de séjour sollicité, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pronost, avocate de M. D, la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Pronost renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, à Me Pronost et au préfet de la Loire-Atlantique.

Délibéré après l'audience du 15 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Degommier, président,

Mme Frelaut, première conseillère,

Mme Martel, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 novembre 2022.

Le président-rapporteur,

S. CL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

L. FRELAUT

La greffière,

F. ARLAIS

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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