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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2107801

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2107801

mercredi 22 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2107801
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantEKEU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 juillet 2021, Mme C A, représentée par Me Jean-Paul Ekeu, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours contre la décision du préfet de Mayotte du 29 janvier 2020 ajournant à deux ans sa demande de naturalisation, ensemble cette décision du préfet de Mayotte ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de réexaminer sa demande de naturalisation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'un défaut d'examen de sa situation ;

- le ministre a commis une erreur de droit et une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 juin 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que l'ensemble des moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.

Mme A a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Mamoudzou du 26 février 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme B a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 27 mars 2024 à 9 h 45.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante comorienne, née le 28 mars 1983, a sollicité l'acquisition de la nationalité française par la voie de la naturalisation. Par une décision du 29 janvier 2020, le préfet de Mayotte a ajourné à deux ans sa demande. L'intéressée a, pour contester cette décision, saisi d'un recours préalable obligatoire le ministre de l'intérieur le 16 mars 2020, qui l'a rejeté implicitement. Par la présente requête, Mme A demande l'annulation de cette décision implicite du ministre ainsi que celle du préfet de Mayotte du 29 janvier 2020.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " Dans les deux mois suivant leur notification, les décisions prises en application des articles 43 et 44 peuvent faire l'objet d'un recours auprès du ministre chargé des naturalisations à l'exclusion de tout autre recours administratif. / Ce recours, pour lequel le demandeur peut se faire assister ou être représenté par toute personne de son choix, doit exposer les raisons pour lesquelles le réexamen de la demande est sollicité. Il constitue un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. / Le silence gardé par le ministre chargé des naturalisations sur ce recours pendant plus de quatre mois vaut décision de rejet du recours ".

3. L'institution d'un recours administratif, préalable obligatoire à la saisine du juge, vise à laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. Il appartient alors au juge administratif, statuant après que l'autorité compétente a définitivement arrêté sa position, de regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours administratif préalable, qui s'y est substituée.

4. La décision par laquelle le ministre de l'intérieur a implicitement rejeté le recours hiérarchique de Mme A s'étant substituée à la décision préfectorale, les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision préfectorale sont irrecevables. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 29 septembre 2020, le ministre de l'intérieur a explicitement rejeté le recours hiérarchique de Mme A et maintenu l'ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation. Cette décision explicite s'est substituée à la décision implicite attaquée. Par suite, Mme A doit être regardé comme demandant l'annulation de la décision ministérielle du 29 septembre 2020.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du ministre de l'intérieur du 29 septembre 2020 :

5. En premier lieu, l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration énonce : " une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande () ". Il ressort des termes de la décision attaquée, tels que rapportés par le ministre de l'intérieur dans son mémoire en défense, que la décision attaquée mentionne les éléments de fait et de droit sur lesquels elle est fondée. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment de la motivation de la décision contestée, que la situation de Mme A n'aurait pas fait l'objet d'un examen complet et sérieux par le ministre de l'intérieur. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée, à le supposer soulevé, ainsi que celui tiré du défaut d'examen particulier de la situation de la requérante ne peuvent qu'être écartés.

6. En second lieu, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Ce délai une fois expiré ou ces conditions réalisées, il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande ". L'autorité administrative dispose, en matière de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française, d'un large pouvoir d'appréciation. Elle peut, dans l'exercice de ce pouvoir, prendre en considération notamment, pour apprécier l'intérêt que présenterait l'octroi de la nationalité française, l'intégration de l'intéressée dans la société française, son insertion sociale et professionnelle et le fait qu'elle dispose de ressources lui permettant de subvenir durablement à ses besoins en France.

7. Pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation de Mme A, le ministre s'est fondé sur le motif tiré de qu'elle n'aurait pas pleinement réalisé son insertion professionnelle puisque ne disposant pas de ressources suffisantes.

8. Il ressort des pièces du dossier que Mme A a été embauchée à compter du 9 septembre 2019 en tant qu'agent d'entretien pour la société Nikel Chrome Nettoyage située à Mamoudzou. Toutefois, il ressort des termes de son contrat qu'il a été conclu pour une durée de deux mois jusqu'au 14 décembre 2019 et à temps partiel. Ainsi, Mme A ne justifiant d'aucun autre emploi à la date de la décision attaquée à laquelle s'apprécie sa légalité, le ministre de l'intérieur, qui a fait usage de son large pouvoir d'appréciation de l'opportunité d'accorder la naturalisation sollicitée, a pu légalement, et notamment sans erreur de droit ni erreur manifeste d'appréciation, ajourner la demande de naturalisation de Mme A pour le motif tiré de l'insuffisance de son insertion professionnelle.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 29 septembre 2020 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné la demande de naturalisation de Mme A doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions de l'intéressée tendant à ce qu'il soit enjoint au ministre de procéder au réexamen de sa demande de naturalisation doivent être également rejetées. Doivent enfin être rejetées les conclusions qu'elle présente sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Ekeu.

Délibéré après l'audience du 27 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse,premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 mai 2024.

La rapporteure,

J-K. B

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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