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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2108201

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2108201

jeudi 17 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2108201
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantROQUES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 juillet 2021, Mme G épouse F, représentée par Me Roques, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 mai 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours contre la décision du préfet de police de Paris du 20 novembre 2020 rejetant sa demande de naturalisation et a substitué à cette décision un ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation, ainsi que la décision préfectorale du 20 novembre 2020 ;

2°) d'enjoindre à l'administration de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 10 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que la décision du ministre de l'intérieur a été signée par une autorité compétente ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 21-24 du code civil et de la circulaire du 16 octobre 2012 du ministre de l'intérieur ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 21-16 du code civil et de la circulaire du 27 juillet 2010.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juin 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par Mme E épouse F ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Frelaut a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E épouse F, ressortissante russe née le 4 mars 1982, a déposé une demande de naturalisation auprès du préfet de police de Paris qui a rejeté sa demande par une décision du 20 novembre 2020. Elle a formé un recours contre cette décision auprès du ministre de l'intérieur, qui a, le 28 mai 2021, substitué à cette décision une décision d'ajournement à deux ans de sa demande. Par sa requête, Mme E épouse F demande l'annulation de ces deux décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du préfet de police de Paris :

2. Aux termes de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " Dans les deux mois suivant leur notification, les décisions prises en application des articles 43 et 44 peuvent faire l'objet d'un recours auprès du ministre chargé des naturalisations, à l'exclusion de tout autre recours administratif. Ce recours, pour lequel le demandeur peut se faire assister ou être représenté par toute personne de son choix, doit exposer les raisons pour lesquelles le réexamen de la demande est sollicité. Il constitue un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier. () ". Il résulte de ces dispositions que les décisions par lesquelles le ministre en charge des naturalisations statue sur les recours préalables obligatoires se substituent à celles des autorités préfectorales qui lui sont soumises. Par suite, la décision du 28 mai 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans la demande de naturalisation de Mme E épouse F s'est substituée à la décision préfectorale du 20 novembre 2020. Dès lors, les conclusions à fin d'annulation de la décision préfectorale sont irrecevables, et la requête de Mme E épouse F doit être regardée comme tendant exclusivement à l'annulation de la décision du ministre de l'intérieur du 28 mai 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du ministre de l'intérieur :

3. En premier lieu, par une décision du 30 août 2018, publiée au Journal officiel de la République française le 2 septembre suivant, Mme B, nommée directrice de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité par un décret du 28 septembre 2016 régulièrement publié, a accordé à Mme C D, attachée principale d'administration de l'Etat, signataire de la décision attaquée, une délégation de signature à l'effet de signer, au nom du ministre de l'intérieur, tous actes, arrêtés et décisions relevant des attributions du bureau des naturalisations. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'acte manque en fait et doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Elle est par suite suffisamment motivée, de sorte que le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment des termes de la décision attaquée, que pour prononcer l'ajournement litigieux, le ministre de l'intérieur a procédé à un examen réel et sérieux de la situation de Mme E épouse F. Le moyen tiré du défaut d'examen doit en conséquence être écarté.

6. En dernier lieu, il ressort des termes de la décision attaquée que pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation présentée par Mme E épouse F, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur les motifs tirés d'une part, de la connaissance insuffisante, par l'intéressée, des éléments fondamentaux relatifs aux grands repères de l'histoire de France, aux règles de vie en société, aux principaux droits et devoirs liés à l'exercice de la citoyenneté française et à la place de la France dans l'Europe et le monde, d'autre part, de ce que l'examen du parcours professionnel de l'intéressée, apprécié dans sa globalité depuis son entrée en France, ne permettait pas de considérer qu'elle avait pleinement réalisé son insertion professionnelle, puisqu'elle ne disposait pas de ressources suffisantes et stables.

7. D'une part, aux termes de l'article 21-24 du code civil : " Nul ne peut être naturalisé s'il ne justifie de son assimilation à la communauté française, notamment par une connaissance suffisante, selon sa condition, de la langue, de l'histoire, de la culture et de la société françaises, dont le niveau et les modalités d'évaluation sont fixés par décret en Conseil d'Etat, et des droits et devoirs conférés par la nationalité française ainsi que par l'adhésion aux principes et aux valeurs essentiels de la République. () ". Aux termes de l'article 41 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, dans sa version en vigueur : " () Lors d'un entretien individuel et après réception des enquêtes prévues à l'article 36, l'agent vérifie l'assimilation du demandeur à la communauté française, selon les critères prévus par l'article 21-24 du code civil et établit un compte rendu de l'entretien. ". En outre, aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. () ".

8. Il ressort du compte-rendu de l'entretien qui s'est déroulé le 2 novembre 2020 dans les locaux de la préfecture qu'au cours de cet entretien, la requérante a notamment été en mesure de citer le jour et le mois, à défaut de l'année, et l'évènement commémoré pendant la fête nationale, les dates des deux guerres mondiales, des noms de rois, de reine, d'un personnage important de l'histoire de France, ainsi que plusieurs symboles de la République, le nom de l'hymne national, plusieurs chanteurs français, et trois monuments parisiens. Si le compte-rendu relève que Mme E épouse F n'a pas su " expliquer l'égalité, la fraternité ", il ressort toutefois de ce compte-rendu que, pour définir le terme d'égalité, elle a indiqué " égal avec la loi " et pour la fraternité, " être ensemble ". En outre, elle a su exprimer clairement comment se positionnait l'Etat français vis-à-vis des religions, et citer un des droits des citoyens français, ainsi que les noms du président de la République et de deux anciens présidents, du Premier ministre, et de la maire de Paris. Au regard de l'ensemble de ces éléments, Mme E épouse F doit être regardée comme justifiant d'une connaissance suffisante des éléments fondamentaux de la culture française, en dépit du fait qu'elle n'aurait pas été en mesure d'indiquer un des devoirs des citoyens français, et qu'elle aurait indiqué que la Suisse et la Norvège faisaient partie de l'Union européenne après s'être trompée sur le nombre d'Etats-membres de l'Union. Par suite, elle est fondée à soutenir que le premier motif de la décision attaquée est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.

9. Toutefois et d'autre part, en vertu des dispositions de l'article 21-15 du code civil et de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte le degré d'insertion professionnelle du postulant, ainsi que le niveau et la stabilité de ses ressources.

10. Il ressort des pièces du dossier que Mme E épouse F a conclu le 28 octobre 2020, un contrat à durée déterminée à temps complet pour une durée de deux ans avec la préfecture de police de Paris, en qualité de gestionnaire des ressources humaines, après avoir travaillé pour cette même préfecture en qualité d'assistante administrative sous couvert de plusieurs contrats à durée déterminée successifs. S'il ressort de ces mêmes pièces que la requérante percevait, à raison de cet emploi, une rémunération mensuelle nette comprise entre 1 600 et 1 700 euros, son foyer, composé de deux adultes et de quatre enfants, était bénéficiaire, en 2020, d'allocations familiales avec conditions de ressources et de l'aide personnalisée au logement. En outre, si le revenu fiscal de référence du foyer s'élevait à la somme de 21 995 euros au titre de l'année 2019, il était d'un montant de 9 280 euros l'année précédente. Compte tenu de l'ensemble de ces éléments, le ministre, eu égard au large pouvoir d'appréciation dont il dispose, n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation en considérant que la requérante ne disposait pas, à la date de la décision attaquée, de ressources suffisantes et stables et qu'elle ne pouvait en conséquence être regardée comme ayant pleinement réalisé son insertion professionnelle, en dépit des efforts d'intégration déployés par l'intéressée. Il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif.

11. Enfin, Mme E épouse F ne saurait utilement se prévaloir de la circulaire du 16 octobre 2012, qui n'est pas au nombre des circulaires publiées sur le site relevant du Premier ministre " Légifrance " et n'est donc pas opposable, ni de la circulaire 27 juillet 2010, les énonciations qu'elle contient ne comportant aucune interprétation de la loi différente de celle dont il est fait application dans le présent jugement.

12. Il résulte de ce qui précède que la requête de Mme E épouse F doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme E épouse F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme G épouse F et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Frelaut, première conseillère,

Mme Benoist, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2024.

La rapporteure,

L. FRELAUT

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAULa greffière,

E. HAUBOIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière.

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