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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2108545

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2108545

vendredi 3 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2108545
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème Chambre
Avocat requérantJEUGUE DOUNGUE MARTIAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 juillet 2021, M. B A, représenté par Me Jeugue Doungue, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours contre la décision du 11 mai 2021 du préfet de la Seine-Saint-Denis ajournant à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur d'instruire sans délai sa demande de naturalisation :

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le ministre a commis une erreur manifeste d'appréciation en lui opposant les faits de travail clandestin du 24 avril 2012 ; la procédure engagée contre lui a donné lieu à un classement sans suite le 29 mars 2021, l'infraction ne pouvant plus être poursuivie ; il n'a plus jamais commis d'infraction ; l'article 21-27 du code civil ne lui est pas applicable ; la décision d'ajournement n'aurait pas été prise si la mention au fichier STIC avait été supprimée ; il occupe depuis le 13 septembre 2018 un emploi de cuisinier pour une durée indéterminée ; les faits qui lui sont reprochés sont anciens ; ils ne sont pas mentionnés dans son casier judiciaire ;

- il est bien intégré dans la société française ; il respecte les valeurs et les principes de la République ; il réside sur le territoire français depuis l'âge de six ans ; il maitrise très bien la langue française ; il dispose de ressources stables, régulières et suffisantes pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête doit être regardée comme dirigée contre sa décision explicite du 26 octobre 2021 par laquelle il a confirmé l'ajournement à deux ans, à compter du 11 mai 2021, de la demande de naturalisation de M. A ;

- aucun des moyens soulevés par M. A n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 modifié ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 10 avril 2024 à 9h20 :

- le rapport de M. Martin, président-rapporteur,

- les observations de Me Jeugue Doungue, représentant M. A, ainsi que les explications de M. A.

Des pièces complémentaires, enregistrées le 10 avril 2024 à 22h21, ont été présentées par M. A et n'ont pas été communiquées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant cambodgien né le 20 juillet 1979, déclare résider régulièrement en France depuis l'âge de six ans. Il est père de deux enfants, de nationalité française, et vit en concubinage avec leur mère. Ses parents sont également français. Il a demandé sa naturalisation auprès du préfet de la Seine-Saint-Denis, lequel a ajourné à deux ans sa demande par une décision du 11 mai 2021. M. A a saisi le ministre de l'intérieur d'un recours préalable contre cette décision le 25 mai 2021. Par la présente requête, enregistrée le 29 juillet 2021, M. A demande l'annulation de la décision implicite par laquelle le ministre a rejeté son recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite du ministre de l'intérieur :

2. Si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

3. Il ressort des pièces du dossier que le ministre de l'intérieur a, par une décision du 26 octobre 2021, expressément rejeté le recours de M. A et maintenu l'ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation à compter du 11 mai 2021. Cette décision explicite s'est substituée à la décision implicite attaquée. Dès lors, conformément à la règle énoncée au point précédent, les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être regardées comme dirigées contre la décision du 26 octobre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du ministre de l'intérieur du 26 octobre 2021 :

4. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 visé ci-dessus, relatif notamment aux décisions de naturalisation : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. () ". En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre chargé des naturalisations de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la naturalisation à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables obtenus sur le comportement du postulant ainsi que le degré de son insertion professionnelle.

5. Pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation de M. A, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur deux motifs, l'un tiré de ce que l'intéressé a fait l'objet d'une procédure pour travail clandestin, le 24 avril 2012, à Barentin (Seine-Maritime), l'autre tiré de ce que le parcours professionnel du requérant, apprécié dans sa globalité, ainsi que le caractère récent de son activité commerciale ne permettaient pas de considérer qu'il avait réalisé pleinement son insertion professionnelle puisqu'il ne disposait pas de ressources suffisantes et stables.

6. En ce qui concerne le second motif, le ministre de l'intérieur fait valoir, sans être contredit, que M. A, qui exerçait jusqu'alors une activité salariée de cuisinier, avait commencé, le 15 septembre 2021, une nouvelle activité commerciale d'exploitation de véhicule de transport avec chauffeur et que, compte tenu du caractère très récent de cette nouvelle situation professionnelle, un délai de deux ans était nécessaire afin de s'assurer de l'achèvement de l'insertion professionnelle de l'intéressé. En se fondant sur ce motif, non contesté par M. A, le ministre de l'intérieur, qui dispose d'un large pouvoir d'appréciation, n'a pas commis d'erreur manifeste.

7. En ce qui concerne le premier motif, M. A, s'il ne conteste pas la matérialité des faits qui lui sont reprochés, fait valoir qu'ils sont anciens, isolés et qu'ils ont donné lieu à un classement sans suite, le 29 mars 2021, l'infraction ne pouvant plus être poursuivie. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que le ministre de l'intérieur aurait pris la même décision d'ajournement à deux ans s'il ne s'était fondé que sur le second motif tiré de l'absence de pleine réalisation, par l'intéressé, de son insertion professionnelle

8. Il résulte de tout ce qui précède que M. A, alors même qu'il est bien intégré dans la société française, n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du ministre de l'intérieur du 26 octobre 2021.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement, qui rejette les conclusions de la requête à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Dès lors, les conclusions à fin d'injonction présentées par M. A ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :

10. Ces dispositions font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, le versement à M. A d'une somme au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 10 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Justine-Kozue Kubota, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mai 2024.

Le président-rapporteur,

L. MARTINL'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

D. LABOUYSSE

La greffière,

S. BARBERA

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

gf

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