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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2108611

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2108611

vendredi 21 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2108611
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème Chambre
Avocat requérantSCP ATLANTIQUE AVOCATS ASSOCIES (SAINT-HERBLAIN)

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 30 juillet 2021, 8 septembre 2022, le 21 octobre 2022 et le 12 janvier 2023, M. B A, représenté par Me Vaubois, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 31 mars 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder au réexamen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros qui devra être versée à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- il n'est pas établi que la décision attaquée a été signée par une autorité compétente ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il souffre d'un handicap avec un taux d'incapacité égal ou supérieur à 50 % et inférieur à 80 % et une restriction substantielle et durable pour l'accès à l'emploi ;

- elle méconnaît l'article 225-1 du code pénal ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il remplit les conditions pour que la nationalité française lui soit octroyée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 12 août 2022 et le 6 octobre 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 9 décembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Benoist a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant marocain, a déposé une demande de naturalisation auprès du préfet des Hauts-de-Seine qui a, par une décision du 20 octobre 2020, ajourné à deux ans sa demande. Il a formé un recours contre cette décision auprès du ministre de l'intérieur, qui a confirmé cet ajournement par une décision du 31 mars 2021, au motif que son parcours, apprécié dans sa globalité depuis son entrée en France, ne permet pas de considérer qu'il a réalisé pleinement son insertion professionnelle puisqu'il ne dispose pas de ressources suffisantes et stables, et que son aptitude à pouvoir exercer une activité professionnelle compatible avec son handicap a été reconnue par la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées. Par sa requête, M. A demande l'annulation de la décision ministérielle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " Hors le cas prévu à l'article 21-14-1, l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Par ailleurs, l'article 48 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 prévoit : " () / Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. () ". L'autorité administrative dispose, en matière de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française, d'un large pouvoir d'appréciation. Elle peut, dans l'exercice de ce pouvoir, prendre en considération notamment, pour apprécier l'intérêt que présenterait l'octroi de la nationalité française, l'intégration de l'intéressé dans la société française, son insertion sociale et professionnelle et le fait qu'il dispose de ressources lui permettant de subvenir durablement à ses besoins en France. Pour ajourner ou rejeter une demande de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française, l'autorité administrative ne peut se fonder ni sur l'existence d'une maladie ou d'un handicap ni, par suite, sur l'insuffisance des ressources de l'intéressé lorsqu'elle résulte directement d'une maladie ou d'un handicap.

3. Il ressort des pièces du dossier que M. A, arrivé en France en 2003, atteint de diabète insulino-dépendant depuis l'âge de onze ans, a perdu, suite à des complications liées à cette maladie, l'usage d'un œil en 2006 et a souffert d'une insuffisance rénale à partir de 2007, le conduisant à suivre des séances d'hémodialyse puis à subir une double transplantation des reins et pancréas en 2009, et une nouvelle fois en 2015. Le 4 septembre 2008, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées des Hauts-de-Seine lui a reconnu un taux d'incapacité égal ou supérieur à 80%. Le 8 septembre 2011, la même commission a renouvelé son bénéfice à l'allocation aux adultes handicapés et a reconnu un taux d'incapacité supérieur à 50% mais inférieur à 80%, avec une restriction substantielle et durable pour l'accès à l'emploi. Au surplus, par jugement du tribunal judiciaire de Nanterre rendu le 1er septembre 2022, il est relevé que " les troubles médicalement constatés, et tenant à la fonction visuelle et aux conséquences de transplantations d'organes, permettent de mettre en évidence une réelle restriction pour l'accès à l'emploi, qui présente un caractère durable " et il a été décidé que M. A justifiait l'attribution de l'allocation aux adultes handicapés en application de l'article L. 821-2 du code de la sécurité sociale depuis le 24 septembre 2018. Dès lors, la circonstance que le parcours de M. A, apprécié dans sa globalité depuis son entrée en France, soit caractérisé par une absence d'intégration professionnelle et de ressources suffisantes et stables, résulte directement de son handicap. Par suite, le ministre de l'intérieur a entaché sa décision d'une erreur de droit.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Le présent jugement implique seulement qu'il soit procédé à un nouvel examen de la demande de naturalisation de M. A. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Sur les frais liés au litige :

6. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Vaubois renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du ministre de l'intérieur en date du 31 mars 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de procéder au réexamen de la demande de naturalisation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Vaubois une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Vaubois et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Frelaut, première conseillère,

Mme Benoist, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 21 juin 2024.

La rapporteure,

L.-L. BENOISTLa présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

E. HAUBOIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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