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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2109175

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2109175

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2109175
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantSARDAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 13 août 2021, 23 juin 2022 et 23 février 2024, Mme A B, représentée par Me Souet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 juin 2021 par laquelle le recteur de l'académie de Nantes a rejeté sa demande tendant à obtenir la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre au recteur de l'académie de Nantes de mettre en œuvre les mesures impliquées par le bénéfice de la protection fonctionnelle qu'elle est en droit d'obtenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision du 15 juin 2021 est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'elle est victime d'un harcèlement moral de la part d'un de ses collègues, professeur d'anglais du lycée Tabarly des Sables-d'Olonne, également représentant syndical :

* plusieurs collègues ont été témoins soit du comportement de son collègue, soit des répercussions de son comportement sur sa personne ;

* ce comportement a altéré sa santé physique et mentale et son arrêt maladie a été reconnu imputable au service à compter du 23 mars 2018 en tant que maladie professionnelle ;

* trois médecins ont confirmé le harcèlement moral subi ou, a minima, son retentissement psychologique ;

* l'administration n'a pas à attendre que l'agresseur soit condamné pénalement pour prendre les décisions administratives qui s'imposent, les enquêtes administrative et pénale étant indépendantes ;

* l'administration a tenté de la mettre à la retraite pour invalidité ;

* son collègue harceleur a été convoqué comme représentant du personnel à la commission de réforme pour se prononcer sur l'imputabilité au service de son arrêt maladie ;

* elle refuse un changement d'affectation dans ce contexte ;

* il ne peut lui être reproché de ne pas avoir initié une enquête administrative ;

* elle a déposé plainte contre son collègue auprès du procureur de la République et une enquête pénale a été engagée.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 février 2022, le recteur de l'académie de Nantes conclut au rejet de la requête. Il soutient, à titre principal, que la requête de Mme B est irrecevable et, à titre subsidiaire, qu'elle est infondée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pons,

- et les conclusions de M. Vauterin, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B est professeure de lycée professionnel anglais-lettres au lycée professionnel Eric Tabarly aux Sables-d'Olonne. Par courrier du 23 mars 2021, elle a demandé à bénéficier de la protection fonctionnelle prévue par l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, au motif d'un harcèlement moral subi de la part d'un de ses collègues, également enseignant au sein de l'établissement. Par une décision du 15 juin 2021, sa demande a été rejetée. Par sa requête, Mme B demande l'annulation de cette décision.

Sur la fin de non-recevoir :

2. La décision du 15 juin 2021 du recteur de l'académie de Nantes est une décision de rejet de la demande de Mme B tendant à obtenir la protection fonctionnelle. Cette décision présente ainsi le caractère d'une décision faisant grief susceptible de recours. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le recteur doit être écartée.

Sur la légalité de la décision attaquée :

3. D'une part, aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires applicable au litige, dont les dispositions sont désormais reprises à l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel () ". Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'administration auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Pour être qualifiés de harcèlement moral, ces agissements doivent être répétés et excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

4. D'autre part, aux termes des dispositions du troisième alinéa de l'article 11 de la même loi dans sa version applicable au litige, dont les dispositions sont désormais reprises à l'article L. 134-5 du code général de la fonction publique : " La collectivité publique est tenue de protéger les fonctionnaires contre les menaces, violences, voies de fait, injures, diffamations ou outrages dont ils pourraient être victimes à l'occasion de leurs fonctions, et de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté ". Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande d'annulation de la décision du 15 juin 2021 refusant de lui octroyer la protection fonctionnelle, qu'elle avait demandée à raison du harcèlement moral dont elle soutenait avoir été victime, Mme B produit de nombreux éléments, dont des attestations de plusieurs enseignants de son lycée et d'autres enseignants ayant fréquenté l'agent mis en cause au sein d'autres établissements scolaires, une attestation de l'infirmière scolaire du Lycée Tabarly qui ont été témoins, soit du comportement de son collègue, soit des répercussions de son comportement sur sa personne, un compte-rendu d'entretien du 23 mars 2018 avec deux inspectrices d'académie relatant le malaise de la requérante confrontée aux agissements de son collègue, deux mains-courantes du 6 juillet et 13 septembre 2018, plusieurs certificats et rapport médicaux, dont un rapport du médecin du travail chargé de la prévention au sein de l'académie de Nantes en date du 18 octobre 2018, qui relatent le même type de comportement, ainsi qu'un certificat médical du 29 juin 2018 prescrivant une interruption temporaire de travail de 39 jours et la nécessité de soins et des arrêtés de placement en congés maladie. Ces éléments font état de la tenue de propos agressifs, d'agressions verbales et de tentatives d'intimidation de la part du collègue dont il s'agit, ainsi que de réflexions désagréables à son égard, de reproches répétés sur ses pratiques professionnelles, sur sa façon d'organiser et de mener un projet, de son isolement au sein du lycée et l'absence de soutien de la part de sa hiérarchie. L'administration ne produit, en sens contraire, aucune argumentation ni pièces de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement, que le refus de protection fonctionnelle serait motivé par une faute personnelle de l'intéressée ou par un motif d'intérêt général, en se bornant à mettre en avant les différentes actions de soutien mises en œuvre en faveur de Mme B. Dans ces conditions, les différents éléments soumis au débat par la requérante sont susceptibles de faire présumer l'existence du harcèlement moral allégué et Mme B est fondée à soutenir que la décision du 15 juin 2021 refusant de lui accorder la protection fonctionnelle qu'elle demandait à ce titre est entachée d'erreur d'appréciation.

7. Il résulte de ce qui précède que la décision du 15 juin 2021 doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que le recteur de l'académie de Nantes attribue à Mme B la protection fonctionnelle qu'elle sollicite. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de lui enjoindre d'y procéder dans le délai de deux mois suivant la notification du jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et mettre à la charge l'Etat la somme de 1 500 euros à verser, à ce titre, à Mme B.

D E C I D E :

Article 1er : La décision en date du 15 juin 2021 du recteur de l'académie de Nantes est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au recteur de l'académie de Nantes d'attribuer à Mme B la protection fonctionnelle qu'elle sollicite, dans le délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Nantes.

Délibéré après l'audience du 2 juillet 2024, à laquelle siégeaient :

M. Cantié, président,

M. Pons, premier conseiller,

Mme Martel, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

Le rapporteur,

F. PONS

Le président,

C. CANTIÉLa greffière,

F. MERLET

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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