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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2110279

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2110279

mercredi 16 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2110279
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème Chambre
Avocat requérantSEGUIN & KONRAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 15 septembre 2021 et le 6 octobre 2022, Mme C B E, représentée par Me Seguin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 août 2021 par lequel le préfet de Maine-et-Loire a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

S'agissant du refus de titre de séjour :

- en exigeant la production de la convention homologuée par le juge aux affaires familiales fixant le montant de la pension alimentaire et les modalités d'exercice de l'autorité parentale, le préfet a commis une erreur de droit au regard notamment des dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le refus d'admission au séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle justifie de sa participation à l'entretien et à l'éducation de l'enfant ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est privée de base légale, en raison de l'illégalité du refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est privée de base légale, en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 septembre 2022, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B E ne sont pas fondés.

Mme B E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 12 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- l'arrêté du 30 avril 2021 fixant la liste des pièces justificatives exigées pour la délivrance, hors Nouvelle-Calédonie, des titres de séjour prévus par le livre IV du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. A a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B E, ressortissante congolaise née le 16 mai 1984, est entrée en France le 20 juillet 2019, sous couvert d'un visa C - Etats Schengen, valable du 11 juillet 2019 au 9 août 2019, à entrées multiples et pour une durée de séjour de 30 jours. Le 18 janvier 2021, elle a sollicité son admission au séjour en sa qualité de parent d'un enfant français sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 18 août 2021, dont Mme B demande l'annulation, le préfet de Maine-et-Loire a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Aux termes de l'article L. 423-8 de ce code, de plus : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. / Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant. ". Enfin, aux termes de l'article 371-2 du code civil : " Chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant. () ".

3. Mme B E a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées en sa qualité de mère d'un enfant français, né le 22 décembre 2019, de sa relation avec un ressortissant français, qui a reconnu cet enfant, le 30 septembre 2019. Pour refuser de faire doit à cette demande, le préfet s'est fondé sur la circonstance que la requérante n'établissait pas, par les documents qu'elle avait produits, que le père français de son enfant contribuait à l'entretien et à l'éducation de son enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, depuis sa naissance.

4. Si le préfet, qui avait invité l'intéressée, par un courrier du 6 avril 2021, lors de l'instruction de sa demande, à produire des pièces complémentaires suffisamment probantes pour établir que le parent français de son enfant contribuait effectivement à l'entretien et à l'éducation de son enfant, a relevé que Mme B E ne produisait pas la convention homologuée par le juge aux affaires familiales fixant le montant de la pension alimentaire et les modalités de l'exercice de l'autorité parentale, il n'a toutefois pas fait, contrairement à ce qu'elle soutient, de cette production une condition nécessaire à l'obtention du titre de séjour sollicité et n'en a d'ailleurs pas exigé la production, à peine de l'irrecevabilité de sa demande. Le moyen tiré de l'erreur de droit ainsi soulevé ne peut, dès lors, qu'être écarté, alors même que cette pièce ne figure pas parmi celles dont la production est exigée en application de l'arrêté du 30 avril 2021 visé ci-dessus.

5. Pour établir que le père de son enfant a toujours contribué à l'entretien et à l'éducation de sa fille, la requérante a produit, tant à l'administration dans le cadre de sa demande que dans le cadre de la présente instance, des preuves de versements effectués par le père de l'enfant en octobre 2019 (de 500 euros ) et en janvier (150 euros), juin (180 euros ), août (92 euros), octobre (80 euros), novembre (70 euros) et décembre 2020 (200 euros) et mars (90 euros), juin (100 euros), août 2021 (100 euros). Toutefois, ces versements ne sont pas réguliers, alors que la requérante produit une attestation du père de son enfant aux termes de laquelle ils ont convenu d'une pension de 50 euros mensuels. De plus, alors que la requérante est sans ressources, il n'est pas établi par les pièces du dossier, en l'absence en particulier, d'une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant concernant le père de ce dernier, que la contribution du père à l'entretien de l'enfant par le versement de sommes, globalement modiques, serait en proportion de ses ressources, de celles de l'autre parent, ainsi que des besoins de l'enfant, conformément aux dispositions de l'article 371-2 du code civil. Enfin, si la requérante soutient que le père de son enfant s'investit dans l'éducation de ce dernier, elle n'apporte pas d'éléments suffisamment probants à l'appui de cette allégation, par la production notamment de l'attestation du père de l'enfant selon laquelle il rend visite une à deux fois par mois à sa fille, alors que ce dernier habite à Grenoble et qu'elle et son enfant vivent à Angers. Par suite, Mme B E n'a pas justifié de la contribution effective du père de son enfant à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil et n'est donc pas fondée à soutenir que la décision attaquée a méconnu les dispositions précitées.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Si Mme B E séjournait, à la date de la décision attaquée, depuis deux ans en France, la durée de ce séjour résultant d'un détournement de l'objet de son visa à des fins d'installation en France, elle n'avait pas noué dans ce pays des liens personnels intenses et stables, dès lors notamment qu'elle vivait séparée du père de son enfant, la naissance de ce dernier étant, de plus, très récente. Si elle a la charge d'un enfant en bas âge, le refus de titre de séjour en litige n'a pas pour effet de la séparer de ce dernier. En revanche, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme B E serait dépourvue d'attaches notamment familiales au Congo, où elle a vécu jusqu'à ses trente-cinq ans et où résident ses trois autres enfants, dont deux sont mineurs. L'intéressée se trouvait, de plus, sans ressources et sans travail sur le territoire national. Par suite, la décision attaquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Pour les mêmes raisons, elle n'est pas non plus entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation de la requérante.

8. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1er de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

9. Ainsi qu'il a été dit au 5, il ne ressort pas de pièces du dossier que le père de l'enfant de la requérante contribuerait effectivement à l'entretien et, surtout, à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil. Dans ces conditions, la décision attaquée, qui n'a pas pour effet, de séparer la requérante de son enfant, n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme B E n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision de refus de titre de séjour prise à son encontre.

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de renvoi :

11. La décision obligeant la requérante à quitter le territoire français aura pour conséquence de séparer son enfant du père de ce dernier, qui est un ressortissant français résidant en France. Même s'il n'est pas établi que ce ressortissant français participe à l'entretien et à l'éducation de cette enfant dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, il verse cependant à la requérante des sommes destinées à cet entretien et il est susceptible de nouer des liens avec cette enfant, née le 22 décembre 2019, et de participer à son éducation. Dans ces conditions, Mme B E est fondée à soutenir que l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre méconnaît les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

12. Il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français, ainsi que, par voie de conséquence, celle fixant le pays de destination doivent être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. Eu égard au motif sur lequel il se fonde pour prononcer l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination, le présent jugement implique nécessairement, mais seulement qu'il soit enjoint au préfet de Maine-et-Loire de réexaminer la situation de l'intéressée dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Sur les frais liés au litige :

14. Mme B E a obtenu l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Seguin, avocat de la requérante, le versement d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve pour Me Seguin de renoncer à la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté visé ci-dessus du préfet de Maine-et-Loire du 18 août 2021 est annulé en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français et fixe le pays de destination.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire de réexaminer la situation de Mme B dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 à Me Seguin sous réserve que ce dernier renonce à la perception de la part contributive de l'Etat dans le cadre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C B E, à Me Seguin et au préfet de Maine-et-Loire.

Délibéré après l'audience du 2 novembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Béria-Guillaumie, présidente,

M. Catroux, premier conseiller,

Mme Baufumé, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 novembre 2022.

Le rapporteur,

X. A

La présidente,

M. D

La greffière,

Y. BOUBEKEUR

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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