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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2111795

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2111795

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2111795
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation12eme chambre
Avocat requérantBRANGEON

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I - Par une requête et un mémoire enregistrés le 21 octobre 2021 et le 15 février 2023, sous le numéro 2111795, Mme A B épouse C, représentée par Me Brangeon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique formé contre la décision du 21 juin 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée compte tenu de l'insuffisante motivation de la décision préfectorale ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de procédure contradictoire mise en œuvre par le préfet ;

- elle méconnaît l'article 21-27 du code civil dès lors que les faits de conduite sans assurance qui lui sont reprochés ne sont pas constitués ;

- elle méconnaît l'article 21-23 du code civil dès lors que la dette constituée auprès de la caisse d'allocations familiales résulte d'une erreur de calcul de celle-ci ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête doit être regardée comme étant dirigée contre la décision expresse du 10 novembre 2021 par laquelle il a rejeté le recours hiérarchique formé par Mme B ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

II - Par une requête et un mémoire enregistrés le 22 décembre 2021 et le 15 février 2023, sous le numéro 2114604, Mme A B épouse C, représentée par Me Brangeon, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 novembre 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique formé contre la décision du 21 juin 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Haute-Garonne de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement des article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en l'absence de procédure contradictoire mise en œuvre par le préfet ;

- elle méconnaît l'article 21-27 du code civil dès lors que les faits de conduite sans assurance qui lui sont reprochés ne sont pas constitués ;

- elle méconnaît l'article 21-23 du code civil dès lors que la dette constituée auprès de la caisse d'allocations familiales résulte d'une erreur de calcul de celle-ci ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête doit être regardée comme étant dirigée contre la décision expresse du 10 novembre 2021 par laquelle il a rejeté le recours hiérarchique formé par Mme B ;

- les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une décision du 23 mai 2022, Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle à hauteur de 55%.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Milin a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par deux requêtes qu'il y a lieu de joindre, Mme B, ressortissante tunisienne née en 1985, demande au tribunal d'annuler la décision implicite et la décision expresse du 10 novembre 2021 par lesquelles le ministre de l'intérieur a rejeté son recours hiérarchique formé contre la décision du 21 juin 2021 par laquelle le préfet de la Haute-Garonne a ajourné à deux ans sa demande de naturalisation. Toutefois, la décision expresse du 10 novembre 2021 s'étant substituée à la décision implicite initiale du ministre de l'intérieur, il y a lieu de regarder les conclusions à fin d'annulation des deux requêtes comme étant dirigées exclusivement contre la décision du 10 novembre 2021.

2. La décision attaquée énonce avec suffisamment de précisions les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde, le ministre n'étant pas tenu de faire état de l'ensemble des éléments de fait caractérisant la situation de la postulante. Par ailleurs, la requérante ne peut utilement contester le bien-fondé de la motivation de la décision au soutien du moyen tiré du défaut de motivation formelle de cette décision. Enfin, la décision du ministre de l'intérieur s'étant substituée à la décision préfectorale en vertu des dispositions de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, la requérante ne peut pas davantage utilement soutenir que la décision du préfet de la Haute-Garonne est insuffisamment motivée. Le moyen tiré du défaut de motivation doit ainsi être écarté.

3. Dès lors que la décision attaquée a été prise à la suite d'une demande de Mme B, celle-ci ne peut utilement soutenir qu'elle était soumise au respect d'une procédure contradictoire, conformément aux dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration.

4. D'une part, aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". D'autre part, aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. () ". L'autorité administrative dispose, en matière de naturalisation, ou de réintégration dans la nationalité française, d'un large pouvoir d'appréciation. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, elle peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement du postulant.

5. Pour rejeter le recours formé par Mme B et confirmer l'ajournement de sa demande de naturalisation, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur la circonstance que le comportement de l'intéressée était sujet à critique, dès lors que Mme B était redevable d'une dette auprès de la caisse d'allocations familiales (CAF), avait fait l'objet d'une procédure pour conduite d'un véhicule à moteur sans assurance et aidait au séjour irrégulier de son époux.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme B était, à la date du 29 juillet 2021, soit peu de temps avant l'édiction de la décision attaquée, redevable de la somme de 1 464,27 euros auprès de la CAF et que cette dette était toujours en cours de remboursement à la date à laquelle la décision a été prise. Si la requérante soutient que cette dette résulte d'un versement indu de prime d'activité imputable à une erreur de calcul de la CAF, elle ne l'établit aucunement. Le ministre pouvait prendre en considération ces faits, qui n'étaient ni anciens, ni dénués de gravité, pour apprécier le comportement de la postulante.

7. Il ressort également des pièces du dossier que le conjoint de Mme B, qui est son époux depuis l'année 2020, réside irrégulièrement en France, étant dépourvu de titre de séjour et n'ayant pas sollicité la régularisation de sa situation administrative. La requérante, qui ne conteste pas la communauté de vie entre elle et son époux, doit ainsi être regardée comme aidant au séjour irrégulier de celui-ci. Le ministre pouvait prendre en considération cette situation pour apprécier le comportement de la postulante, quand bien même celle-ci est insusceptible de faire l'objet de poursuites pénales à raison de cette situation.

8. Il ressort également des pièces du dossier que Mme B a été condamnée au paiement d'une amende de 1 725,90 euros pour circulation avec un véhicule terrestre sans assurance le 13 septembre 2019. La requérante verse à l'instance des documents tendant à établir que le véhicule en cause était en fait assuré à cette date, Mme B soutenant qu'elle n'avait simplement pas pu présenter l'attestation d'assurance au moment d'un contrôle routier et qu'elle a ensuite négligé de le faire auprès des autorités compétentes. Il est ainsi suffisamment établi par les pièces du dossier que Mme B ne s'est pas rendue coupable de faits de circulation avec un véhicule terrestre sans assurance mais de faits de non-présentation d'attestation d'assurance et d'absence de régularisation de sorte que ce motif de la décision est en partie entaché d'inexactitude matérielle des faits. Il résulte de l'instruction que le ministre aurait pris la même décision s'il s'était fondé sur les seuls faits de conduite d'un véhicule à moteur sans justification de ce que celui-ci est assuré, ainsi que sur les faits mentionnés aux points 6 et 7. Dans ces conditions, le ministre, a pu, sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation, faire usage de son large pouvoir d'appréciation de l'opportunité d'accorder ou non la nationalité à l'étranger qui la sollicite, pour ajourner à deux ans la demande de naturalisation de Mme B.

9. La requérante ne peut utilement soutenir que la décision attaquée méconnaît les articles 21-27 et 21-23 du code civil, dont elle remplirait les conditions, dès lors que les dispositions de ces articles sont relatives à la recevabilité de la demande de naturalisation et que la décision attaquée ne rejette pas la demande de Mme B pour irrecevabilité, mais l'ajourne en opportunité, en se fondant sur les dispositions du décret du 30 décembre 1993.

10. Enfin, compte tenu des motifs qui fondent la décision attaquée, les circonstances que fait valoir Mme B relatives à son insertion professionnelle et à sa situation familiale sont sans incidence sur la légalité de cette décision.

11. Il résulte de tout ce qui précède que les requêtes de Mme B doivent être rejetées, en toutes leurs conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes n°s 2111795 et 2114604 de Mme B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B épouse C, à Me Brangeon et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gourmelon, présidente,

Mme Milin, première conseillère,

M. Cordrie, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

La rapporteure,

C. MILIN

La présidente,

V. GOURMELONLa greffière,

F. ARLAIS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°s 2111795 et 2114604

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