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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2113443

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2113443

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2113443
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantMIAMONECKA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 novembre 2021 et régularisée le 7 janvier 2022, Mme B A, agissant en qualité de représentante légale de Samuel Emmanuel Kiesse Kibindza, représentée par Me Miamonecka, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Pointe-Noire (République du Congo) refusant la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour à Samuel Emmanuel Kiesse Kibindza, en qualité de membre de famille d'une personne admise au bénéfice de la protection subsidiaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le refus de visa est entaché d'erreur d'appréciation, l'identité et le lien de filiation allégués étant établis par les actes juridictionnels et documents d'état civil produits et corroborés par des éléments de possession d'état ;

- le refus de visa est entaché d'erreur de droit quant à l'autorité parentale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

En application des dispositions de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, les pièces produites par l'administration le 25 mai 2022 en réponse à la demande du tribunal faite en ce sens, ont été communiquées à la partie requérante.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Desimon, rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique du 27 juin 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante congolaise (République du Congo) née le 25 juillet 1980, s'est vue admettre en France au bénéfice de la protection subsidiaire en 2011. La délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en vue de la rejoindre a été sollicitée en faveur de Samuel Emmanuel Kiesse Kibindza, ressortissant congolais né le 28 février 2005 présenté comme son fils. Un refus lui a été opposé par les autorités consulaires françaises de Pointe-Noire. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie du recours administratif préalable obligatoire prévu à l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a rejeté le recours dirigé contre ce refus par décision implicite intervenue à la suite de l'enregistrement du recours le 1er septembre 2021. La requérante doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort des pièces du dossier que la décision en litige repose sur trois motifs, tirés de ce que l'identité du demandeur de visa et son lien de filiation avec Mme A ne seraient pas établis, de ce que l'enfant devrait rester avec son oncle et non rejoindre sa mère, et de ce que la demande de réunification n'aurait pas été faite dans un " délai raisonnable ".

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ".

4. Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

5. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial de l'enfant d'une personne admise au bénéfice de la protection subsidiaire ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public.

En ce qui concerne le premier motif :

6. Il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

7. Aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

8. Pour justifier de l'identité du demandeur et de son lien de filiation avec Mme A, ont été produits, à l'appui de la demande de visa, un jugement de déclaration tardive de naissance rendu par le tribunal d'instance de Mfilou-Ngamaba le 2 août 2011 et un acte de naissance dressé le 29 novembre 2011 par l'officier d'état civil de la commune de Brazzaville. Le passeport congolais de l'intéressé, délivré le 4 septembre 2019, a également été versé à l'appui de cette demande.

9. Le ministre de l'intérieur fait valoir que l'acte de naissance ne renvoie pas au jugement de déclaration tardive de naissance versé aux débats et qu'il ne comporte pas certaines mentions prévues par le jugement.

10. Les pièces du dossier ne permettent pas d'expliquer les irrégularités que comporte l'acte de naissance présenté à l'appui de la demande de visa. Bien qu'il comporte les exactes mêmes mentions que les autres documents versés aux débats quant à son fond, il convient d'écarter ce document, qui ne s'avère pas probant au regard de l'article 47 du code civil. Pour autant, il n'est pas fait la démonstration que ce document serait frauduleux.

11. Toutefois, l'irrégularité de cet acte de naissance n'emporte aucune conséquence pour l'acte juridictionnel présenté, lequel n'est pas critiqué par l'administration. Si le jugement a prévu sa transcription selon certaines modalités, aucune fraude ne peut être déduite de l'absence de transcription régulière. En outre, s'il ressort des pièces du dossier que l'administration consulaire a souhaité opérer une levée d'acte relative à ce jugement, il ne ressort pas de ces pièces que l'administration locale aurait répondu. Dans ces conditions, dès lors que l'acte de naissance irrégulier comportait, s'agissant de la preuve qu'il entendait corroborer, à savoir l'identité et les liens de filiation allégués, les exactes mêmes mentions que celles présentes dans le jugement, aucune fraude n'apparaît à l'œuvre.

12. Par ailleurs, l'administration ne formule aucune critique à l'endroit du passeport. Ce document corrobore donc le jugement précédemment mentionné, notamment au vu de la photographie qu'il comporte, laquelle peut être aisément comparée à la photographie apposée sur le formulaire de demande de visa. Il en va de même du reste des pièces du dossier, au nombre desquelles figurent un certificat de nationalité, un document intitulé " délégation partielle de l'autorité parentale " et un jugement de garde et de tutelle. L'ensemble de ces documents présentent les exactes mêmes mentions que le jugement. Enfin, il n'est pas contesté que Mme A a eu des déclarations constantes quant à l'existence de son enfant devant les autorités administratives et juridictionnelles françaises depuis son entrée sur le territoire français en vue d'y rechercher l'asile.

13. Il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que l'identité du demandeur de visa, ainsi que son lien de filiation avec Mme A, doivent être tenus pour établis. Par conséquent, la requérante est fondée à soutenir que la décision en litige est entachée d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne le deuxième motif :

14. Aux termes de l'article L. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ". Aux termes de l'article L. 434-4 du même code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

15. Contrairement à ce que semble vouloir indiquer l'administration, il ne découle d'aucune des dispositions citées au point précédent, pas plus que du jugement de garde et de tutelle, qu'il pourrait être fait obstacle au droit de Mme A d'être réunie avec son fils en application des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, la requérante est fondée à soutenir que la décision en litige est entachée d'erreur de droit.

En ce qui concerne le troisième motif :

16. L'administration ne saurait sérieusement opposer à la requérante un " délai raisonnable " pour sa demande de réunification familiale, au demeurant sans même s'intéresser au parcours de celle-ci, une telle considération de temporalité n'entrant dans aucun motif d'ordre public tels que ceux mentionnés au point 5 du présent jugement. Par suite, ce dernier motif est également entaché d'erreur de droit.

17. Il résulte de tout ce qui précède que la requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

18. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Samuel Emmanuel Kiesse Kibindza le visa sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Sur les frais de l'instance :

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Mme A de la somme de 1 200 euros, au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France intervenue à la suite de l'enregistrement du recours le 1er septembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer un visa de long séjour à Samuel Emmanuel Kiesse Kibindza dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à la requérante en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Desimon, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

Le rapporteur,

F. DESIMON

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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