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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2113735

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2113735

mardi 2 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2113735
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSADEK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 7 décembre 2021, le 2 février 2023 et le 21 mars 2023, M. C F, représenté par Me Sadek, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 14 septembre 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a maintenu l'ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation à compter du 30 mars 2021, ainsi que la décision du 30 mars 2021 par laquelle la préfète de l'Ariège avait ajourné à deux ans cette demande';

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui octroyer la nationalité française à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros en application de l'article L.'761-1 du code de justice administrative.

M. F soutient que :

- la compétence des signataires des décisions attaquées n'est pas établie ;

- les décisions ne sont pas suffisamment motivées ;

- sa demande n'a pas fait l'objet d'un examen sérieux et personnalisé ;

- les décisions sont entachées d'un vice de procédure, le compte-rendu de l'entretien d'assimilation sur lequel se fonde les décisions défavorables n'est pas annexé à celles-ci, en méconnaissance du principe du contradictoire ;

- l'habilitation de l'agent ayant conduit l'entretien n'est pas établie ;

- il n'a jamais porté atteinte à l'ordre public ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation concernant sa connaissance de l'histoire de France ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation concernant son comportement fiscal ;

- il a fixé le centre de ses intérêts privés et professionnels en France.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 23 janvier 2023, le 9 février 2023 et le 2 juin 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Brémond, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant congolais, demande au tribunal d'annuler la décision du 14 septembre 2021 par laquelle le ministre de l'intérieur a maintenu l'ajournement à deux ans de sa demande de naturalisation à compter du 30 mars 2021, ainsi que la décision du 30 mars 2021 par laquelle la préfète de l'Ariège avait ajourné à deux ans cette demande.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision préfectorale :

2. En application des dispositions de l'article 45 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française, la décision du ministre de l'intérieur prise sur le recours préalable obligatoire se substitue à la décision initiale de refus prise par l'autorité préfectorale. Ainsi, les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être regardées comme uniquement dirigées contre la décision ministérielle du 14 septembre 2021 qui s'est entièrement substituée à la décision préfectorale du 30 mars 2021.

3. Par suite, M. F ne peut utilement contester le motif invoqué par la préfète de l'Ariège dans la décision du 30 mars 2021 mentionnant qu'il serait défavorablement connu des services de police pour des faits de contrebande et de délits de débit de boisson et infractions à la réglementation sur l'alcool et le tabac, ce motif ne figurant pas dans la décision ministérielle du 14 septembre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision ministérielle :

En ce qui concerne la légalité externe :

4. En premier lieu, conformément aux dispositions de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement, les sous-directeurs disposent de la délégation pour signer, au nom du ministre chargé des naturalisations, l'ensemble des actes relatifs aux affaires des services placés sous son autorité, à l'exception des décrets. Par un arrêté du 8 octobre 2020, publié au Journal officiel de la République française du 10 octobre 2020, M. D A, signataire de la décision attaquée, a été nommé sous-directeur de l'accès à la nationalité française à la direction de l'accueil, de l'accompagnement des étrangers et de la nationalité à la direction générale des étrangers en France pour une durée de trois ans à compter du 8 octobre 2020. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque ainsi en fait.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 49 du décret du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française : " Toute décision déclarant irrecevable, ajournant ou rejetant une demande de naturalisation ou de réintégration dans la nationalité française prise en application du présent décret est motivée conformément à l'article 27 " du code civil et aux termes de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration : "'La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision°". La décision attaquée vise les articles 45 et 48 du décret du 30 décembre 1993 et mentionne les circonstances de faits propres à la situation du postulant. Ainsi cette décision comporte-t-elle, avec suffisamment de précision, l'énoncé des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle est fondée. En outre, le ministre n'est pas tenu de mentionner dans sa décision l'ensemble des éléments de la situation d'un postulant, mais seulement ceux sur lesquels il se fonde. Par suite, la décision du 14 septembre 2021 est suffisamment motivée et satisfait aux exigences de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration.

6. En troisième lieu, il ne ressort d'aucune disposition législative ou réglementaire ni d'aucun principe, que la tenue de l'entretien d'assimilation soit soumise à une procédure contradictoire permettant au postulant à la nationalité française de faire valoir ses observations préalablement à la décision prise à l'issue de cet entretien. Par suite, et alors qu'en tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. F aurait sollicité en vain, la communication de ce compte-rendu, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire doit être écarté comme inopérant.

7. En quatrième lieu, il ne ressort pas des termes de la décision attaquée ni des pièces du dossier que le ministre de l'intérieur n'a pas procédé à un examen sérieux et personnalisé de la situation de M. F.

En ce qui concerne la légalité interne :

8. Aux termes de l'article 21-15 du code civil : " () l'acquisition de la nationalité française par décision de l'autorité publique résulte d'une naturalisation accordée par décret à la demande de l'étranger ". Aux termes de l'article 48 du décret du 30 décembre 1993 : " () Si le ministre chargé des naturalisations estime qu'il n'y a pas lieu d'accorder la naturalisation ou la réintégration sollicitée, il prononce le rejet de la demande. Il peut également en prononcer l'ajournement en imposant un délai ou des conditions. Ce délai une fois expiré ou ces conditions réalisées, il appartient à l'intéressé, s'il le juge opportun, de déposer une nouvelle demande ". En vertu de ces dispositions, il appartient au ministre de porter une appréciation sur l'intérêt d'accorder la nationalité française à l'étranger qui la sollicite. Dans le cadre de cet examen d'opportunité, il peut légalement prendre en compte les renseignements défavorables recueillis sur le comportement du postulant, ainsi que son degré de connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises et des droits et devoirs conférés par la nationalité française.

9. Pour ajourner la demande d'acquisition de la nationalité française de M. F, le ministre de l'intérieur s'est fondé sur les motifs tirés de ce que les réponses qu'il a apportées lors de son entretien mené en préfecture en vue d'évaluer son niveau de connaissance de la langue, de l'histoire, de la culture et de la société françaises, des droits et devoirs conférés par la nationalité française et de son adhésion aux principes et valeurs essentiels de la République, témoignent d'une connaissance insuffisante des éléments fondamentaux relatifs aux grands repères de l'histoire de la France et aux règles de vie en société tenant aux principes, aux symboles et aux institutions de la République, et qu'en 2019, il avait déclaré à tort à charge en garde exclusive à l'administration fiscale ses trois enfants mineurs alors que sa concubine faisait simultanément la même démarche.

10. En premier lieu, par une décision du 3 septembre 2018, toujours en vigueur à la date de la décision attaquée, produite par le ministre dans le cadre de la présente instance, le préfet de la Haute-Garonne a habilité Mme E B, agent de la préfecture de la Haute-Garonne ayant reçu M. F en entretien le 12 janvier 2021, à conduire l'entretien d'assimilation prévu par l'article 41 du décret du 30 décembre 1993. Par suite, le moyen tiré de l'absence d'habilitation de cet agent manque en fait et doit être écarté.

11. En deuxième lieu, il ressort du compte rendu d'entretien d'assimilation, établi par les services de la préfecture de la Haute-Garonne le 12 janvier 2021, que M. F, interrogé par les services préfectoraux, a fait preuve d'une bonne qualité d'expression et a apporté plusieurs réponses correctes aux questions portant sur sa connaissance de l'histoire, de la culture et de la société françaises, des droits et devoirs conférés par la nationalité française. Toutefois, ses connaissances concernant certains évènements propres à la construction de la République Française étaient insuffisantes, notamment la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, la Révolution française et les élections françaises. Dans ces conditions, le ministre a pu, eu égard au large pouvoir d'appréciation dont il dispose pour apprécier l'opportunité d'accorder la nationalité française au ressortissant étranger qui la sollicite, ajourner la demande de naturalisation de M. F pour ce motif sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation.

12. En troisième lieu, il est constant que M. F et sa compagne ont tous deux déclaré à charge à l'administration fiscale leurs trois enfants dans leur déclaration de revenus 2019 effectuée en 2020, alors que, vivant en union libre, ils bénéficient d'un quotient familial déterminé en fonction des enfants dont ils assurent réellement la charge. Si M. F déclare avoir réalisé une première déclaration de l'impôt sur les revenus pour 2019 sur laquelle ne figurait qu'une seule part et avoir eu l'aval de l'administration fiscale pour procéder à une déclaration rectificative pour cette même année en déclarant trois enfants mineurs à sa charge, il ne produit aucun document permettant d'attester de l'accord donné par l'administration fiscale sur ce point. En outre, s'il fait valoir qu'il a par la suite effectué une déclaration rectificative, qu'il est non imposable et que cette erreur n'a eu de ce fait aucune conséquence sur son taux d'imposition, il a néanmoins méconnu ses obligations fiscales, alors même qu'il avait déposé une demande de naturalisation. Dans ces conditions, eu égard au large pouvoir dont il dispose pour apprécier l'opportunité d'accorder ou non la nationalité française à l'étranger qui la sollicite, le ministre, en se fondant, pour ajourner à deux ans la demande de l'intéressé, sur cette méconnaissance, n'a pas commis d'erreur manifeste, en dépit des circonstances qu'elle n'aurait pas été commise de propos délibéré, qu'elle n'aurait pas préjudicié au trésor public.

13. En quatrième lieu, les circonstances selon lesquelles M. F est intégré et a fixé en France le centre de ses intérêts privés et professionnels sont sans incidence sur la légalité de la décision attaquée, et ce eu égard aux motifs sur lesquels elle se fonde.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. F doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C F et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 11 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Durup de Baleine, président,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Brémond, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juillet 2024.

Le rapporteur,

E. BRÉMOND

Le président,

A. DURUP DE BALEINELa greffière,

L. LÉCUYER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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