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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2114011

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2114011

mardi 14 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2114011
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantLOUVEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 13 décembre 2021 et 7 février 2023, M. A C, représenté par Me Louvel, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 novembre 2021 par laquelle le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Loire-Atlantique de lui délivrer un titre de séjour ou à défaut de réexaminer sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant refus de titre de séjour est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle méconnaît l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 47 du code civil ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant au caractère réel et sérieux de sa formation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2023, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Louvel, avocat de M. C, en présence de ce dernier.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant bangladais né le 4 juillet 2003, déclare être entré irrégulièrement en France en novembre 2019. Par décision du 23 juillet 2020, le juge aux affaires familiales près le tribunal judiciaire de Nantes a ouvert la tutelle de M. C et l'a déféré au président du conseil départemental de la Loire-Atlantique. M. C a sollicité du préfet de la Loire-Atlantique la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-11-7, L. 313-15 et L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 15 novembre 2021, le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office à l'expiration de ce délai. Par sa requête, M. C demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

3. D'autre part, l'article R. 431-10 de ce code prévoit que : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil (). ". L'article L. 811-2 du même code dispose que : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. ". L'article 47 du code civil précise que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ".

4. En premier lieu, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit, en conséquence, se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. En outre, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux.

5. Le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de délivrer à M. C le titre de séjour sollicité sur le fondement de l'article L. 435-3 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au motif, d'une part, que l'intéressé, qui a produit au soutien de sa demande notamment un acte de naissance qui serait irrégulier, ne peut légalement attester de son identité ni de sa qualité de mineur à la date à laquelle il a été confié à l'aide sociale à l'enfance et, d'autre part, qu'il ne justifie pas d'une scolarité réelle et sérieuse.

6. Pour justifier de son état civil, M. C, qui déclare être né le 4 juillet 2003, a présenté notamment un certificat de naissance dressé le 22 octobre 2019 par l'autorité bangladaise de la ville de Sylhet, lequel a été ensuite enregistré, sous le même numéro, dans la base de données de l'état civil bangladais (" Birth Registration Information System ", BRIS). Dans un rapport simplifié d'analyse documentaire daté du 13 novembre 2019, la police de l'air et des frontières a conclu à l'authenticité de cet acte.

7. Pour renverser la présomption de validité qui s'attache aux actes d'état civil établis à l'étranger et affirmer qu'en raison de leur caractère inauthentique l'intéressé ne justifiait pas de son identité et par suite de sa qualité de mineur lorsqu'il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance, le préfet de la Loire-Atlantique se prévaut de courriels de l'agent consulaire de l'ambassade de France à Dacca des 6 et 7 septembre 2021, indiquant que cet acte est irrégulier dès lors que la mairie de Sylhet n'avait pas compétence pour l'établir. Outre que les éléments du dossier ne permettent pas d'établir sur quel élément, tiré du droit local, se fonde cette autorité pour conclure à cette incompétence, il ne ressort pas du dossier que, pour apporter cette réponse, l'agent consulaire se serait fondé sur des informations émanant des autorités bangladaises elles-mêmes. En outre, si le préfet de la Loire-Atlantique fait également valoir qu'une signature figurant dans un cachet en date du 30 octobre 2019 dédié à la certification du sceau apposé sur le certificat ainsi que de la signature du " Registrar " et émanant d'une agente consulaire du ministère bangladais des affaires étrangères serait falsifiée, cette falsification ne ressort pas de la comparaison entre cette signature et des spécimens de la signature de cette agente consulaire que présente le préfet, cette signature et ces spécimens apparaissant, en réalité, identiques. Ainsi, aucune des circonstances invoquées par le préfet n'est de nature à révéler le caractère frauduleux du certificat de naissance dressé le 22 octobre 2019. Par ailleurs, l'ordonnance du 23 juillet 2020 du juge aux affaires familiales près le tribunal judiciaire de Nantes a estimé, alors, sa minorité établie. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que c'est à tort que, pour refuser de lui délivrer le titre de séjour prévu à l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique a considéré que l'intéressé n'a pas justifié de son état civil et qu'il n'est pas établi qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre seize et dix-huit ans.

8. En second lieu, lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet doit porter, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de la formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

9. Il ressort des pièces que M. C a débuté, le 28 septembre 2020, une formation en apprentissage pour préparer le certificat d'aptitude professionnelle (CAP) cuisine, formation pour laquelle il s'est montré sérieux, motivé et impliqué, ainsi que cela ressort tant de l'attestation de l'organisme de formation en date du 17 mai 2021 que de l'avis favorable de la structure d'accueil. Le caractère réel et sérieux du suivi de sa formation au titre des dispositions citées au point 2 est, par suite, établi. En outre, il ressort de l'attestation de la structure d'accueil qu'il n'a plus aucun contact avec le Bangladesh. Dans ces conditions, en estimant que la situation de l'intéressé ne justifiait pas de la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Loire-Atlantique a commis une erreur manifeste d'appréciation.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de la décision du 15 novembre 2021 du préfet de Loire-Atlantique refusant de lui délivrer un titre de séjour. Il est, par voie de conséquence, fondé à demander également l'annulation de la décision préfectorale portant obligation de quitter le territoire français et fixation du pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard au motif sur lequel il se fonde pour prononcer l'annulation des décisions attaquées, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de munir l'intéressé d'une carte de séjour temporaire dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

12. M. C a obtenu l'aide juridictionnelle totale. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Louvel, avocate du requérant, d'une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'elle renonce à la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 15 novembre 2021 du préfet de la Loire-Atlantique est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Loire-Atlantique de délivrer à M. C le titre de séjour sollicité, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Louvel, avocate de M. C, la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Louvel renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Louvel et au préfet de la Loire-Atlantique.

Délibéré après l'audience du 28 février 2023, à laquelle siégeaient :

M. Degommier, président,

Mme Frelaut, première conseillère,

Mme Martel, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 mars 2023.

La rapporteure,

C. B

Le président,

S. DEGOMMIERLa greffière,

F. ARLAIS

a République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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