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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2114666

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2114666

lundi 4 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2114666
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantPOULARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 23 décembre 2021, le 31 mars 2022 et le 22 avril 2022, M. G A, Mme B C, M. D A et M. I A, représentés par Me Poulard, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions du 16 mars 2021 des autorités consulaires françaises à Dakar (Sénégal) refusant de délivrer à Mme B C, à M. D A, à M. I A, et à Babacar A des visas de long séjour au titre du regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au consul général de France à Dakar de délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, ou à défaut de réexaminer leur situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'un défaut de motivation et d'un défaut d'examen ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation au regard du caractère authentique des actes d'état civil produits et de la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

M. G A a été admis à l'aide juridictionnelle partielle (55 %) par une décision en date du 7 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme E a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. G A, ressortissant sénégalais né le 5 mars 1972, a obtenu par une décision du 27 août 2018 du préfet des Pyrénées Atlantiques une autorisation de regroupement familial au profit de Mme B C, qu'il présente comme son épouse, et de Famara A, Ibrahima A, et Babacar A, qu'il présente comme leurs enfants nés respectivement le 27 août 2001, le 20 octobre 2003 et le 26 novembre 2009. Par des décisions en date du 16 mars 2021, les autorités consulaires françaises à Dakar ont rejeté les demandes de visa de long séjour présentées par Mme C, Famara A, Ibrahima A et Babacar A au titre du regroupement familial. Par une décision du 2 février 2022, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. Par la présente requête, M. G A, Mme C, M. D A, et M. I A demandent au tribunal d'annuler cette décision de la commission de recours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 2 février 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. En premier lieu, aux termes de la décision attaquée, qui se réfère aux articles L. 311-1, L. 434-1 et L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour refuser de délivrer les visas sollicités, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que les documents d'état civil des demandeurs de visas comportent des incohérences qui leur ôtent tout caractère probant, de sorte que leur identité et le lien familial avec l'auteur de la demande de regroupement familial ne sont pas établis. Ainsi, contrairement à ce que soutiennent les requérants, la décision attaquée est suffisamment motivée en droit comme en fait. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment de cette motivation, que les demandes de visas n'auraient pas fait l'objet d'un examen complet et sérieux. Ces moyens doivent être écartés.

3. En deuxième lieu, d'une part, dans le cas où la venue d'une personne en France a été autorisée au titre du regroupement familial, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour des motifs d'ordre public. Figurent au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation entre le demandeur du visa et le membre de la famille qu'il projette de rejoindre sur le territoire français ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

En ce qui concerne la demande de visa présentée par Mme B C :

5. Pour justifier de l'identité de Mme C, ont été produits au soutien de la demande de visa, la copie d'un acte de naissance n°227 transcrit le 10 novembre 1997 ainsi qu'un jugement d'autorisation d'inscription tardive de naissance n°3259 rendu le 20 octobre 1997 par le tribunal d'instance de Fatick. Le numéro d'identification personnelle figurant sur le passeport de la demanderesse de visa concorde avec le numéro de l'acte de naissance produit. Contrairement à ce qu'a retenu la commission de recours, il ne ressort pas des pièces du dossier que les mentions de ces documents seraient contradictoires, ni qu'existeraient d'autres documents d'état civil relatifs à la même personne. Si le ministre de l'intérieur relève que cet acte de naissance a été transcrit avant l'expiration du délai d'appel prévu à l'article 255 du code de procédure civile sénégalais, cette seule irrégularité, alors qu'aucune autre anomalie n'est relevée, ne suffit pas à priver l'ensemble de ces documents de leur caractère probant. En outre, le ministre de l'intérieur ne conteste pas le lien matrimonial entre Mme C et le regroupant. Dans ces conditions, en rejetant la demande de visa présentée par Mme C pour le motif précédemment exposé, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne les demandes de visa présentées pour M. F A et M. D A :

6. Il ressort des pièces du dossier qu'au soutien de la demande de visa de M. F A, a été produit un acte de naissance n°916/2009 dressé le 7 décembre 2009 sur déclaration du père de l'enfant. De même pour attester de l'identité de M. D A, a été produit un acte de naissance n°872 dressé le 27 septembre 2001 sur déclaration du père de l'enfant. Si le ministre de l'intérieur fait valoir que M. G A résidait en France depuis avril 2009, il n'allègue ni même ne démontre que celui-ci, de nationalité sénégalaise, ne pouvait se rendre au Sénégal et y déclarer la naissance de ses enfants. Les documents d'état civil produits établissent ainsi l'identité et la filiation des intéressés. Ainsi, en rejetant leurs demandes de visas pour le motif précédemment exposé, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la demande de visa présentée pour M. I A :

7. Il ressort des pièces du dossier qu'ont été produits, pour M. I A, deux jugements d'autorisation d'inscription tardive de naissance, rendus par le tribunal d'instance de Fatick le 11 juin 2009 sous le numéro 493. Toutefois ces jugements mentionnent des dates de requêtes, des identités des requérants et une composition de la formation de jugement différentes. Si les requérants font valoir que le second jugement est venu corriger une erreur matérielle dont serait entaché le premier, ces allégations non étayées sont insuffisantes pour justifier de la coexistence de deux décisions juridictionnelles rendues le même jour sous le même numéro, et aux mentions partiellement contradictoires. Dans ces conditions, les documents d'état civil produits sont insuffisants pour établir la filiation du demandeur de visa. Les autres éléments versés aux débats, tenant à un certificat de scolarité, une facture et des mandats de transferts financiers sont insuffisants pour établir un lien de filiation par possession d'état. Dans ces conditions, en rejetant la demande de visa pour le motif précédemment exposé, la commission de recours n'a entaché sa décision d'aucune erreur de droit ni d'aucune erreur d'appréciation.

8. En dernier lieu, en l'absence d'éléments quant aux liens familiaux entre M. I A et le regroupant, et alors qu'il n'est ni démontré ni même allégué que M. I A serait isolé au Sénégal, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

9. Il résulte de ce qui précède que les requérants ne sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée qu'en tant qu'elle rejette les demandes de visas de long séjour présentées par Mme C, M. D A et M. F A.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités à Mme C, à M. D A et à M. F A dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

11.M. G A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Poulard de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 2 février 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée en tant qu'elle rejette les demandes de visas de long séjour présentées par Mme C, M. D A et M. F A.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à Mme B C, à M. D A et à M. F A les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Poulard la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. G A, à Mme B C, à M. D A, à M. I A, à Me Poulard et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Sarda, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2022.

La rapporteure,

S. E

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N° 2109140 et 2109141

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