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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2114754

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2114754

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2114754
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 28 décembre 2021, Mme B A, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de Jeffrey D et de Joy Omonisaa, représentés par Me Rodrigues Devesas, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 mai 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Lagos (Nigéria) refusant de délivrer des visas d'entrée et de long séjour à Jeffrey D et à Joy D en qualité de membres de famille de réfugiée ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de faire délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à Me Rodrigues Devesas en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Des pièces complémentaires, enregistrées le 13 juin 2022, ont été présentés pour la requérante et n'ont pas été communiquées.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 29 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 juin 2022 :

- le rapport de Mme C, rapporteuse,

- les observations de Me Rodrigues Devesas, avocate de la requérante.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B A, ressortissante nigériane, s'est vue reconnaître la qualité de réfugiée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 25 juin 2019. Elle a demandé la délivrance de visas de long séjour au titre de la réunification familiale pour Joy D et Jeffrey D, qu'elle présente comme ses enfants, à l'autorité consulaire française à Lagos. Cette autorité a rejeté sa demande le 11 février 2021. Par une décision du 19 mai 2021, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé à l'encontre des décisions de l'autorité consulaire. Mme A demande au tribunal l'annulation de cette décision du 19 mai 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée, pour rejeter le recours formé à l'encontre de la décision consulaire, sur les motifs tirés, d'une part, de ce que l'identité de la demandeuse et du demandeur ainsi que le lien de filiation les unissant à Mme A n'étaient pas établis et, d'autre part, de ce qu'aucun jugement de déchéance de l'autorité parentale de leur père n'avait été produit.

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Enfin, l'article L. 561-5 de ce code dispose que : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

4. Lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une réfugiée, l'autorité administrative n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressée avec la réfugiée.

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Cet article pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. Il résulte également de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. A l'appui des demandes de visas, Mme A a produit les copies en langues anglaise et française des " certificate of birth " nos 20119301 et 20119305 établis les 23 avril 2010 et 23 mai 2012 par la commission nationale de la population de l'Etat de Delta, lesquels mentionnent la naissance de Jeffrey D le 7 janvier 2008 et celle de Joy D le 9 janvier 2010, issues de l'union de Mme B A avec M. E D. Si la décision attaquée relève que les actes de naissance ont été établis tardivement, sans qu'aucun jugement supplétif d'acte de naissance ne soit produit pour justifier le caractère tardif de leur production, les dispositions du droit nigérian applicables en matière d'état civil, issues du décret n° 69 du 14 décembre 1992 relatif à l'enregistrement des actes de naissance et de décès, ne prévoient pas la possibilité de déclarer tardivement la naissance d'enfants par la procédure de jugement supplétif. A ce titre, le (2) de l'article 10 du décret précité instaure une procédure d'enregistrement tardif, dont il n'est pas allégué qu'elle n'aurait pas été régulièrement suivie, au terme de laquelle les naissances peuvent être déclarées au-delà du délai de droit commun de soixante jours, sur autorisation du " Deputy Chief Registrar " et moyennant le paiement de frais. Dans ces conditions, les naissances de Jeffrey et de Joy ont pu être enregistrées en 2010 et 2012 sans méconnaître les dispositions de droit nigérian applicables. Le ministre de l'intérieur relève toutefois en défense, sans être contesté, que les certificats de naissance comportent des numéros de feuillets consécutifs, alors qu'ils ont vocation à enregistrer des naissances ayant eu lieu à plusieurs années d'intervalle. Il ressort, par ailleurs, des pièces du dossier que ces numéros ne correspondent pas à ceux des registres au sein desquels ils sont consignés, correspondant aux années civiles au cours desquelles les naissances ont été enregistrées. En l'absence de toute explication de la part de la requérante, ces incohérences entachent la valeur probante des actes d'état-civil produits et ne permet donc pas d'établir l'identité alléguée des enfants et le lien de filiation les unissant à elle. Il est enfin constant que Mme A s'est déclarée célibataire et sans enfant dans son formulaire de demande d'asile et que ni le récit présenté ensuite devant la cour nationale du droit d'asile ni la décision de cette Cour du 25 juin 2019 lui reconnaissant la qualité de réfugié ne mentionne qu'elle aurait des enfants. Par suite, au vu de l'ensemble des pièces du dossier, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

7. En deuxième lieu, aux termes des articles L. 434-3 et L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, auxquels renvoient les dispositions de l'article L. 561-4 précité : " Le regroupement familial peut également être sollicité pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. " et " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

8. Il ne résulte ni des dispositions précitées ni d'aucun principe que la réunifiante doit produire un jugement de déchéance d'autorité parentale en vue de permettre à ses enfants de la rejoindre, de sorte que la commission ne pouvait légalement fonder son second motif sur l'absence de production d'un tel jugement. Dans ces conditions, la requérante est fondée à soutenir que la commission de recours a commis une erreur d'appréciation au regard des dispositions citées au point 7 du présent jugement.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la décision litigieuse est fondée sur un motif légal et sur un motif illégal. Or il résulte de l'instruction que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France aurait pris la même décision en se fondant uniquement sur le motif légal, tiré de ce que l'identité du demandeur et de la demandeuse de visas ainsi que le lien de filiation les unissant à Mme A n'étaient pas établis.

10. En dernier lieu, le lien familial unissant Jeffrey D et Joy D à la demandeuse n'étant pas établi au vu des seules pièces du dossier, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision litigieuse aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner la substitution de motifs sollicitée en défense, que Mme A n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision attaquée. Les conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles relatives aux frais d'instance doivent être rejetées par voie de conséquence. Par suite, la requête doit être rejetée dans son ensemble.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A, au ministre de l'intérieur et à Me Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Desimon, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

La rapporteuse,

M. C

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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