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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2114792

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2114792

lundi 7 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2114792
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantTISLER

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire, enregistrés le 29 décembre 2021 et le 2 janvier 2023 sous le n° 2114792, M. D E, représenté par Me Tisler, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler, d'une part, l'arrêté du ministre de l'agriculture et de l'alimentation du

15 décembre 2021 par laquelle il a prononcé à son encontre la sanction disciplinaire de déplacement d'office et, d'autre part, l'arrêté du 16 décembre 2021 prononçant son affectation au lycée professionnel agricole de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) à compter du 3 janvier 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la procédure disciplinaire suivie l'a privé d'une garantie dès lors qu'il n'a pas été convoqué devant le conseil de discipline par son président, en méconnaissance de l'article 4 du décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 ;

- le refus de lui communiquer l'avis du conseil de discipline procède d'une méconnaissance de l'article 19 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur, ainsi que celles de l'article 8 du décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat ;

- l'arrêté du 15 décembre 2021 a été pris au terme d'une procédure irrégulière dès lors que ses observations écrites n'ont pas été lues en séance, en méconnaissance de l'article 5 du décret n° 84-961 susvisé ;

- il est insuffisamment motivé en fait ;

- la procédure suivie est irrégulière, dans la mesure où certains membres du conseil de discipline ont méconnu le principe d'impartialité ;

- le principe du contradictoire a été méconnu en ce qu'il n'a pas bénéficié avant le conseil de discipline de la communication de l'échange entre Mme C et les services de la direction régionale de l'agriculture et de la forêt, de l'avis de la cellule anti-discriminations et du courriel informant l'administration de la continuation de l'instruction de la plainte déposée à son encontre pour harcèlement moral par le parquet du tribunal judiciaire du Mans ;

- la matérialité des faits qui lui sont reprochés n'est pas établie ;

- la sanction prononcée à son encontre est disproportionnée ;

- l'arrêté attaqué traduit des agissements constitutifs de harcèlement moral de l'administration à son égard ;

- il méconnaît les dispositions de l'article 65 de la loi du 22 avril 1905 portant fixation du budget des dépenses et des recettes de l'exercice 1905.

Par deux mémoires en défense, enregistrés le 16 septembre 2022 et le 28 juillet 2023, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

II. Par une requête et des mémoires, enregistrés le 30 décembre 2021 et le 2 janvier 2023 sous le n° 2114894, M. D E, représenté par Me Tisler, demande au tribunal dans le dernier état de de ses écritures :

1°) d'annuler d'une part, l'arrêté du ministre de l'agriculture et de l'alimentation du

15 décembre 2021 par lequel il a prononcé à son encontre la sanction disciplinaire de déplacement d'office et, d'autre part, l'arrêté du 16 décembre 2021 prononçant son affectation au lycée professionnel agricole de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) à compter du 3 janvier 2022 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 4 000 euros au titre de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que l'arrêté du 16 décembre 2021 méconnaît les dispositions statutaires applicables au corps des professeurs certifiés de l'enseignement agricole en ce que son affectation fait obstacle à ce qu'il puisse enseigner l'histoire-géographie dans des classes d'enseignement général et technologique.

Par deux mémoires en défense enregistrés le 16 septembre 2022 et le 28 juillet 2023, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n°84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat ;

- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 relatif à la procédure disciplinaire concernant les fonctionnaires de l'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 16 septembre 2024 :

- le rapport de M. Tavernier,

- les conclusions de M. Danet, rapporteur public,

- et les observations de Me Tisler, avocat de M. E.

Une note en délibéré, présentée pour le requérant, a été enregistrée le 19 septembre 2024, et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes n° 2114792 et n° 2114894 présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. M. E, professeur certifié de l'enseignement agricole, titulaire depuis le 1er septembre 2011, a été affecté au sein de l'établissement public local d'enseignement et de formation professionnel agricole la Germinière, à Rouillon (Sarthe), où il enseignait l'histoire-géographie. Par un arrêté du 15 décembre 2021, après avoir recueilli l'avis de la commission administrative paritaire compétente à l'égard des professeurs certifiés de l'enseignement agricole, le ministre de l'agriculture et de l'alimentation a prononcé à son encontre la sanction disciplinaire de déplacement d'office. Par un arrêté du 16 décembre 2021, le ministre de l'agriculture et de l'alimentation l'a, dans le cadre de cette sanction, affecté à compter du 3 janvier 2022 sur un poste de professeur d'histoire-géographie à temps complet au sein du lycée professionnel agricole de Montreuil Bellay (Maine-et-Loire). Par ses requêtes, M. E demande au tribunal l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 15 décembre 2021 portant sanction disciplinaire à l'encontre de M. E :

3. Aux termes de l'article 6 quinquies de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droit et obligation des fonctionnaires alors en vigueur : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. () / Est passible d'une sanction disciplinaire tout agent ayant procédé ou ayant enjoint de procéder aux agissements définis ci-dessus. ". En outre, aux termes de l'article 66 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'Etat alors en vigueur : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes. / () Deuxième groupe : / () - le déplacement d'office. () ".

4. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

5. Il ressort des termes de l'arrêt attaqué qu'il est fait grief à M. E d'avoir commis des faits de harcèlement à l'égard de l'une de ses collègues, Mme F C, également professeure certifiée de l'enseignement agricole au sein de l'établissement La Germinière. Pour établir la matérialité des faits ainsi reprochés, le ministre de l'agriculture indique s'être notamment fondé sur un " rapport circonstancié " du 24 janvier 2020 transmis par le directeur dudit établissement, aux termes duquel ce dernier fait état de ce qu'à l'occasion d'un entretien mené le 3 octobre 2019, Mme C lui a indiqué avoir fait l'objet d'un harcèlement moral de la part de M. E pendant plusieurs années, le comportement ainsi dénoncé ayant néanmoins, selon les propres termes de l'intéressée, cessé " depuis un certain temps ", et a par ailleurs précisé ne pas être une victime isolée au sein de l'établissement, d'autres collègues ayant subi des agissements similaires de la part du requérant. L'arrêté attaqué est également fondé sur l'avis de la cellule de lutte contre les discriminations, non versé au débat, aux termes duquel le comportement de M. E à l'égard de Mme C serait constitutif de harcèlement, ainsi que sur les témoignages de M. B, conjoint de Mme C, de M. G, professeur de biologie et ami de l'intéressée, ainsi que de Mme A, enseignante ayant quitté l'établissement susmentionné en 2019. En outre, l'arrêté litigieux fait état de ce que, le

9 octobre 2019, le chef d'établissement a procédé au signalement de cette situation auprès du procureur de la République près le tribunal de grande instance du Mans, sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale, et précise que la commission administrative paritaire, réunie en formation disciplinaire le 10 novembre 2021 a émis, à la majorité des voix, un avis proposant au ministre de l'agriculture d'infliger à M. E la sanction du déplacement d'office.

6. Si les témoignages de M. B et M. G font tous deux état de ce que M. E aurait adressé, au cours de l'année académique 2015-2016, de nombreux messages à Mme C, " par mail ou sms ", parfois " par dizaines " et " en dehors des horaires de communication habituellement admis dans le monde professionnel ", et de ce que le requérant aurait progressivement adopté à l'égard de cette dernière une attitude envahissante, s'immisçant dans sa vie personnelle et professionnelle jusqu'à intervenir auprès de la direction de l'établissement au sujet des classes affectées à Mme C, aucun élément permettant d'établir la réalité de ces allégations n'est toutefois versé au débat. Il en va de même des allégations selon lesquelles M. E aurait, à plusieurs reprises, publiquement dénigré et dévalorisé le travail de Mme C, la plaçant progressivement dans une situation d'" insécurité professionnelle ", de repli et de perte de confiance, qui ne sont pas davantage étayées. En outre, si le témoignage de Mme A, enseignante ayant quitté l'établissement susmentionné en 2019, fait également état de " nombreux sms et mails " reçus de M. E, d'appels réguliers, d'invitations insistantes et d'une attitude envahissante à son égard, ces propos ne sont toutefois corroborés par aucune pièce ni témoignage en faveur de l'intéressée, pas plus que les conséquences psychologiques et physiologiques que celle-ci indique avoir subies en raison du comportement de M. E à son égard, ni que l'intervention supposée du conjoint de cette dernière auprès du requérant. Par ailleurs, alors que l'avis de la cellule de lutte contre les discriminations n'a pas été transmis à M. E, en dépit de demandes formulées en ce sens, ni même produit en défense, il ressort des pièces du dossier que, contrairement à ce que soutient le ministre de l'agriculture, la plainte déposée le 7 octobre 2019 à l'encontre de l'intéressé a fait l'objet d'un avis de classement sans suite le 6 avril 2021 par le procureur de la République près le tribunal judiciaire du Mans. Dans ces conditions, s'il est constant que, le 14 décembre 2015, M. E a adressé un courriel manifestement déplacé et ambigu à Mme C, cet élément ne saurait suffire, à lui seul, et alors que l'administration ne produit aucun élément probant, à caractériser les faits de harcèlement qui lui sont reprochés.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens des requêtes, que M. E est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 15 décembre 2021 portant sanction disciplinaire de déplacement d'office à son encontre.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 16 décembre 2021 portant nouvelle affectation :

8. En raison des effets qui s'y attachent, l'annulation pour excès de pouvoir d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, emporte, lorsque le juge est saisi de conclusions recevables, l'annulation par voie de conséquence des décisions administratives consécutives qui n'auraient pu légalement être prises en l'absence de l'acte annulé ou qui sont en l'espèce intervenues en raison de l'acte annulé. Il en va ainsi, notamment, des décisions qui ont été prises en application de l'acte annulé et de celles dont l'acte annulé constitue la base légale.

9. Il incombe au juge de l'excès de pouvoir, lorsqu'il est saisi de conclusions recevables dirigées contre de telles décisions consécutives, de prononcer leur annulation par voie de conséquence, le cas échéant en relevant d'office un tel moyen qui découle de l'autorité absolue de chose jugée qui s'attache à l'annulation du premier acte.

10. En l'espèce, eu égard à l'illégalité entachant la décision du 15 décembre 2021 portant sanction disciplinaire de déplacement d'office à l'encontre de M. E, il y a lieu d'annuler, par voie de conséquence, l'arrêté du 16 décembre 2021 par lequel le ministre de l'agriculture et de l'alimentation a prononcé, dans le cadre de cette sanction, son affectation sur un poste de professeur d'histoire-géographie au sein du lycée professionnel agricole de Montreuil-Bellay.

11. Il résulte de ce qui précède que M. E est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 16 décembre 2021 portant affectation au sein du lycée professionnel agricole de Montreuil-Bellay.

Sur les frais d'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. E au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 15 décembre 2021 par lequel le ministre de l'agriculture et de l'alimentation a prononcé la sanction disciplinaire de déplacement d'office à l'encontre de M. E est annulé.

Article 2 : L'arrêté du 16 décembre 2021 par lequel le ministre de l'agriculture et de l'alimentation a affecté M. E au sein du lycée professionnel agricole de Montreuil-Bellay est annulé.

Article 3 : L'Etat versera à M. E la somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Délibéré après l'audience du 16 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Le Barbier, présidente,

M. Tavernier, conseiller,

P. Templier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2024.

Le rapporteur,

T. TAVERNIER

La présidente,

M. LE BARBIER Le greffier,

A. CORTET

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°s 2114792, 2114894

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