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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200056

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200056

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200056
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 janvier 2022 et 28 avril 2022, Mme E A, agissant en son nom et en qualité de représentante légale de l'enfant Ibrahm D, et M. G B, représentés par Me Pollono, doivent être regardés comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 avril 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre les décisions de l'ambassade de France en Ethiopie et auprès de l'Union africaine refusant de délivrer à M. G B et à l'enfant Ibrahm D des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes de visa, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à leur avocate en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée, sur la possession d'état notamment ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation concernant les discordances alléguées dans les déclarations de Mme A relatives à sa situation familiale ;

- le motif tiré de ce que Mme A a donné naissance à un enfant issu d'une relation extra-conjugale, qui n'est pas d'ordre public, est entaché d'erreur de droit ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation concernant l'identité et le lien familial des demandeurs de visa avec Mme A ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 13 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. F,

- et les observations de Me Nève, substituant Me Pollono, représentant les requérants, en présence de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante éthiopienne née le 5 février 1990, s'est vue reconnaître en France la qualité de réfugiée par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 30 novembre 2016. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour M. G B, né le 31 octobre 1987, ainsi que pour les enfants H D et C D, nés respectivement les 2 août 2008 et 6 mai 2010, que Mme A présente respectivement comme son compagnon et leurs enfants. Un visa a été délivré à l'enfant H D le 1er avril 2021 mais les demandes présentées pour M. G B et l'enfant Ibrahm D ont été rejetées par l'ambassade de France en Ethiopie et auprès de l'Union africaine. Le recours formé contre ces refus devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision du 29 avril 2021, dont les requérants demandent au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 752-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable, désormais recodifié aux articles L. 561-2 et suivants de ce code : " I.-Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. / II.-Les articles L. 411-2 à L. 411-4 et le premier alinéa de l'article L. 411-7 sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. / Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. / Pour l'application du troisième alinéa du présent II, ils produisent les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 721-3 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux / () ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une réfugiée statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

4. Le premier alinéa de l'article L. 111-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors applicable, recodifié désormais à l'article L. 811-2 de ce code, prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil, dont il résulte que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. La décision attaquée est fondée sur les discordances entre les informations déclarées par Mme A à l'OFPRA et celles fournies au bureau des familles de réfugiés (BFR) concernant sa situation familiale, sur le défaut de valeur probante des documents d'état civil présentés à l'appui de la demande et l'absence d'éléments probants de possession d'état. Ces motifs sont développés par le ministre de l'intérieur dans son mémoire en défense.

En ce qui concerne l'enfant Ibrahm D :

6. Pour établir l'identité de l'enfant et son lien de filiation avec Mme A, les requérants produisent notamment un acte de naissance faisant état de la naissance de l'enfant le 6 mai 2010 selon le calendrier grégorien, et de son lien de filiation avec Mme A et M. B. La seule circonstance que la naissance ait été enregistrée 7 ans après la naissance, le 20 février 2017, ne permet pas d'ôter toute valeur probante à ce document, faute d'établir quelles dispositions de la loi locale auraient ainsi été méconnues. Si l'administration fait valoir qu'il existe une contradiction avec les informations fournies au BFR concernant la date de naissance de l'enfant (28/08/02), il ressort du certificat de naissance de l'enfant que cette date correspond, dans le calendrier éthiopien, au 6 mai 2010, ce qui est de nature à expliquer cette divergence de date. Dans ces conditions, l'identité de l'enfant et son lien de filiation avec Mme A et M. B doivent être tenus pour établis, les allégations du ministre relatives à l'âge apparent de l'intéressé sur la photographie du formulaire de demande de visa ne suffisant pas à remettre en cause la valeur probante de l'acte d'état civil fourni.

En ce qui concerne M. G B :

7. Les requérants versent notamment aux débats un certificat de naissance et sa traduction, délivré le 14 septembre 2018, faisant état de la naissance de l'intéressé le 31 octobre 1987. Comme exposé au point précédent, la seule circonstance que ce certificat ait été délivré 31 ans après la naissance ne permet pas de lui ôter toute valeur probante. Par ailleurs, si les requérants soutiennent s'être mariés le 10 novembre 2005 (selon le calendrier grégorien) et produisent en ce sens un certificat de mariage délivré le 9 mars 2018, il ressort des pièces du dossier que ce mariage n'a pas été reconnu par l'OFPRA, faute d'avoir été enregistré par les autorités civiles éthiopiennes. En outre, Mme A n'était âgée que de quinze ans à la date du mariage, ce qui, bien que possible malgré l'interdiction théorique par la législation éthiopienne, n'en demeure pas moins contraire à la conception française de l'ordre public international. M. B ne peut donc être considéré comme conjoint au sens du 1° du I de l'article L. 752-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ressort toutefois des pièces du dossier qu'outre le mariage susmentionné, les requérants déclarent être les parents de trois enfants, à savoir H D, Ibrahm D et Seena D, nés respectivement les 2 août 2008, 6 mai 2010 et 5 septembre 2015. L'identité et la filiation de H D, qui a obtenu un visa en avril 2021, et de Seena D, qui est né durant le parcours d'exil de sa mère, tous deux placés sous la protection de l'OFPRA, ne sont pas sérieusement contestés en défense, tandis que celles d'Ibrahm D est reconnue comme établie par le présent jugement pour les motifs exposés au point précédent. Mme A a par ailleurs envoyé à plusieurs reprises de l'argent à M. B en 2017, 2018, 2020 et 2021 ainsi que des colis et est restée en contact régulier avec lui depuis son arrivée en France ainsi qu'en attestent les captures d'écran produites. M. B a en outre été considéré comme le concubin de Mme A par l'OFPRA. Dans ces conditions, les requérants démontrent l'existence d'une relation suffisamment stable et continue entre eux avant le dépôt par Mme A de sa demande d'asile, le 16 mars 2016. La seule circonstance que Mme A ait donné naissance, le 15 décembre 2016, à un enfant issu d'une relation avec un tiers ne suffit pas à remettre en cause cette union, dès lors que l'intéressée soutient qu'il s'agissait d'une relation passagère, qu'elle n'a jamais vécu avec le père de l'enfant et n'a plus eu de ses nouvelles après la naissance. Dans ces conditions, et alors en tout état de cause que M. B peut se prévaloir de la qualité d'ascendant direct d'un réfugié mineur ouvrant droit au bénéfice de la réunification familiale, la qualité de concubin au sens des dispositions du 2° du I de l'article L. 752-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit lui être reconnue.

8. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'erreurs d'appréciation concernant l'identité des demandeurs de visa et leur lien familial avec Mme A et, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, à en demander l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à M. G B et à l'enfant Ibrahm Abissa les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification.

10. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer contre l'Etat, à défaut pour lui de justifier de l'exécution du présent jugement dans le délai mentionné au point précédent, une astreinte de 100 euros par jour jusqu'à la date à laquelle ce jugement aura reçu exécution.

Sur les frais liés au litige :

11. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Pollono de la somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 29 avril 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à M. G B et à l'enfant Ibrahm Abissa Jiru les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Une astreinte de 100 euros par jour est prononcée à l'encontre de l'Etat, s'il n'est pas justifié de l'exécution du présent jugement dans le délai mentionné à l'article 2 ci-dessus.

Article 4 : L'Etat versera à Me Pollono une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A, M. G B, au ministre de l'intérieur et à Me Pollono.

Délibéré après l'audience du 13 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Desimon, conseiller,

M. Guilloteau, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

Le rapporteur,

T. F

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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