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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200066

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200066

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200066
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 3 janvier 2022, le 11 janvier 2022 et le 6 mai 2022, Mme D B, représentée par Me Pronost, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 13 octobre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 30 avril 2021 des autorités consulaires françaises à Conakry refusant de délivrer à Mamadou Saliou B, Mamadou Foulaylou B et Alpha Oumar B un visa de long séjour en qualité de membres de famille de réfugiée ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen des demandes de visas dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- il n'est pas établi que la commission de recours ait été régulièrement composée ;

- la décision de la commission de recours est entachée d'une erreur d'appréciation, tant au regard des actes d'état civil et produits que de la possession d'état ;

- elle est également entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que les jugements supplétifs et les jugements de délégation de l'autorité parentale produits ne sont pas contraires à la conception française de l'ordre public international ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut également être fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, les actes de naissance produits ont été dressés en méconnaissance des dispositions de l'article 184 du code civil guinéen, d'autre part, les jugements de délégation de l'autorité parentale produits sont dépourvus de caractère probant et, enfin, les jugements supplétifs et les jugements de délégation de l'autorité parentale fournis à l'appui des demandes de visas ne sont pas conformes à la conception française de l'ordre public international.

Mme B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 7 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A,

- les conclusions de Mme Robert-Nutte, rapporteure publique,

- et les observations de Me Pronost, avocate de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B, ressortissante guinéenne, née le 25 mars 1986, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 11 décembre 2017. Mamadou Saliou B, Mamadou Foulaylou B et Alpha Oumar B, nés respectivement le 17 décembre 2004, le 3 mars 2010 et le 10 février 2013, qu'elle présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas de long séjour, auprès des autorités consulaires françaises à Conakry, en qualité de membres de famille de réfugiée. Par une décision du 30 avril 2021, ces autorités ont refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision du 13 octobre 2021, dont Mme B demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 7 février 2022, le bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Les conclusions tendant à ce que la requérante soit provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Et aux termes de l'article L. 561-5 : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour rejeter les demandes de visas de long séjour présentées par Mamadou Saliou B, Mamadou Foulaylou B et Alpha Oumar B, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, les actes de naissance produits, qui ont tous été établis le même jour, soit respectivement quinze ans, neuf ans et six ans après les événements, ne sont pas conformes à la loi locale (article 202 et 204 du code de la famille), d'autre part, il existe des contradictions entre les déclarations de Mme B à l'OFPRA, au Bureau des familles de réfugiés et les informations contenues dans l'acte de naissance de l'enfant Mamadou Foulaylou B. La commission de recours a estimé que ces irrégularités et ces discordances sont de nature à ôter aux actes produits toute force probante et ne permettent pas d'établir l'identité des demandeurs de visas et leur lien familial avec la réunifiante.

6. La requérante produit, pour justifier de l'identité des demandeurs de visas et des liens de filiation allégués, des jugements supplétifs n°1056, n°1055 et n°1057, rendus le 25 octobre 2019 par le tribunal de paix de Gaoual, qui mentionnent que Mamadou Saliou B, Mamadou Foulaylou B et Alpha Oumar B sont nés respectivement le 17 décembre 2004, le 3 mars 2010 et le 10 février 2013. Ces jugements font état du lien de filiation entre les demandeurs de visas et Mme D B. Sont également produits les actes de naissance n°588, n°589 et n°587 dressés en transcription de ces jugements.

7. Le ministre reconnaît, dans son mémoire en défense, que les motifs retenus par la commission de recours sont erronés.

8. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

9. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir, dans son mémoire en défense communiqué à la requérante, d'une part, que les actes de naissance produits ont été dressés en méconnaissance des dispositions de l'article 184 du code civil guinéen, d'autre part, que les jugements de délégation de l'autorité parentale fournis sont dépourvus de caractère probant et, enfin, que les jugements supplétifs et les jugements de délégation de l'autorité parentale versés aux débats ne sont pas conformes à la conception française de l'ordre public international.

10. En premier lieu, il ne résulte pas des dispositions de l'article 184 du code civil guinéen, dans sa version issue de la loi du 4 juillet 2019, que celles-ci seraient applicables à l'établissement des jugements supplétifs et aux actes de naissance dressés en transcription. Dans ces conditions, le premier motif dont le ministre demande la substitution est entaché d'une erreur d'appréciation.

11. En deuxième lieu, il incombe aux autorités administratives françaises de tenir compte des jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes sauf à ce qu'ils aient fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité, laquelle ne peut être prononcée que par le juge judiciaire, ou, à établir l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

12. La requérante produit un jugement n°05 rendu le 1er décembre 2020 par le juge de paix de Gaoual qui lui délègue l'exercice de l'autorité parentale à l'égard de Mamadou Foulaylou B. Il ressort des pièces du dossier qu'a également été produit un jugement n°06 rendu le 1er décembre 2020 par la même juridiction qui délègue à Mme B l'exercice de l'autorité parentale sur Mamadou Saliou B et Alpha Oumar B. En se bornant à faire valoir que ces deux enfants sont issus du viol de Mme B par M. C B et que ce dernier " s'est montré très conciliant " pour consentir à cette délégation de l'autorité parentale, le ministre de l'intérieur ne démontre pas le caractère frauduleux du jugement n°06 du 1er décembre 2020. En outre, si les deux jugements produits visent les articles 473, 474 et suivants du code civil guinéen, cette circonstance ne saurait démontrer leur inauthenticité dès lors que ces articles sont insérés dans le titre X de ce code qui est relatif à l'autorité parentale. S'il ressort des pièces du dossier que ces trois enfants sont actuellement pris en charge par un tiers, le ministre ne démontre pas que ce dernier serait détenteur de l'autorité parentale à leur égard et que les jugements produits auraient ainsi été établis en méconnaissance des règles du droit guinéen. Par ailleurs, si le ministre fait valoir que le tampon attestant de la légalisation des jugements n°05 et n°06 comporte également la mention " copie certifiée conforme ", alors que la légalisation n'a pas pour objet de certifier la conformité d'une copie à un document original, cette circonstance ne suffit pas à remettre en cause le contenu de ces jugements et la véracité des informations qui y figurent. Si les jugements produits font référence à deux actes de consentement établis le même jour par le père de Mamadou Foulaylou B et le père de Mamadou Saliou B et Alpha Oumar B et si ces actes comportent une écriture qui semble identique, ces circonstances ne sont pas de nature à remettre en cause leur authenticité. Enfin, la circonstance que figure sur ces deux actes de consentement un tampon, attestant de leur légalisation, identique à celui apposé sur les jugements n°05 et n°06, ne suffit pas à démontrer le caractère frauduleux des documents ainsi produits. Dans ces conditions, le deuxième motif dont le ministre demande la substitution est également entaché d'une erreur d'appréciation.

13. En troisième lieu, le ministre fait valoir que les jugements supplétifs n°1056, n°1055 et n°1057 se contentent de viser " les pièces du dossier ", sans en préciser le contenu, qu'ils ne mentionnent pas le sens des observations du ministère public, qu'ils sont insuffisamment motivés, qu'ils ont été rendus un jour après l'introduction des requêtes par Mme B, pourtant réfugiée en France, que l'identité des témoins est évoquée sommairement et que le contenu de leurs déclarations ou leur intérêt à agir ne sont pas précisés. Toutefois, les éléments avancés par le ministre, qui portent sur la régularité de décisions rendues par une juridiction étrangère, ne permettent pas d'établir l'existence d'une fraude, en l'absence de toute référence à une règle de droit local qui aurait été méconnue, ni d'une situation contraire avec la conception française de l'ordre public international. Au demeurant, contrairement aux affirmations du ministre, ces jugements supplétifs font l'objet d'une motivation en fait et en droit et n'ont pas été rendus à la suite d'une requête formée par Mme B, réfugiée en France, mais par M. E B, domicilié à Gaoual. Enfin, si le ministre fait également valoir que les jugements de délégation de l'autorité parentale versés aux débats sont contraires à la conception française de l'ordre public international dès lors qu'ils ne sont pas motivés, il ressort des pièces du dossier que ces jugements comportent une motivation en fait comme en droit. Dans ces conditions, le troisième motif dont le ministre demande la substitution est également entaché d'une erreur d'appréciation.

14. Par suite, la demande de substitution de motifs qu'il sollicite ne saurait être accueillie.

15. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

16. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

17. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pronost, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à admettre provisoirement Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France du 13 octobre 2021 est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à Mamadou Saliou B, Mamadou Foulaylou B et Alpha Oumar B un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Pronost, avocate de Mme B, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Pronost renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B, à Me Pronost et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

M. Sarda, premier conseiller,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

Le rapporteur,

M. A

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2200066

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