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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200069

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200069

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200069
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 3 janvier 2022 et le 29 avril 2022, M. E A, représenté par Me Pronost, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 15 septembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 20 avril 2021 de l'autorité consulaire française à Conakry refusant de délivrer à C A un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer à C A le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à défaut, de réexaminer la demande de visa dans les mêmes conditions de délai ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de la commission de recours a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière en l'absence de preuve de la régularité de sa composition ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité de la demandeuse de visa et sa filiation paternelle sont établies par la production d'actes d'état civil probants comme par possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut être également fondée sur un autre motif, tiré de l'absence de production d'un jugement de délégation exclusive de l'autorité parentale au bénéfice du réunifiant, à l'égard de la demandeuse de visa.

Un mémoire, produit pour M. A, a été enregistré le 18 juin 2021, soit postérieurement à la clôture de l'instruction.

M. A a été admis à l'aide juridictionnelle partielle (55%) par une décision du 21 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- et les observations de Me Pronost, avocate de M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. E A, ressortissant guinéen né le 05 janvier 1990, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié le 3 janvier 2019. C A, ressortissante guinéenne née le 10 mars 2009, que M. A présente comme sa fille née d'une première union, a présenté une demande de visa de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l'ambassade de France en Guinée et en Sierra Leone. Par une décision en date du 20 avril 2021, cette autorité a refusé de délivrer le visa sollicité. Par une décision du 15 septembre 2021, dont M. A demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 21 février 2021, le bureau d'aide juridictionnelle a admis M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (taux de 55%). Les conclusions tendant à ce que M. A soit provisoirement admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 sont ainsi devenues sans objet. Il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 15 septembre 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

3.En premier lieu, aux termes de l'article D. 312-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ". Aux termes de l'article D. 211-7 du même code : " Le président de la commission est choisi parmi les personnes ayant exercé des fonctions de chef de poste diplomatique ou consulaire. / La commission comprend, en outre : / 1° Un membre, en activité ou honoraire, de la juridiction administrative ; / 2° Un représentant du ministre des affaires étrangères ; / 3° Un représentant du ministre chargé de l'immigration ; / 4° Un représentant du ministre de l'intérieur. / Le président et les membres de la commission sont nommés par décret du Premier ministre pour une durée de trois ans. Pour chacun d'eux, un premier et un second suppléant sont nommés dans les mêmes conditions ". L'article 1er de l'arrêté du 4 décembre 2009 prévoit que cette commission " délibère valablement lorsque le président ou son suppléant et deux de ses membres au moins, ou leurs suppléants respectifs, sont réunis ".

4. Il ressort du procès-verbal de séance produit par le ministre de l'intérieur, que, lors de la séance du 15 septembre 2021 au cours de laquelle elle a examiné le recours dirigé contre la décision de refus de visa litigieuse, la commission de recours contre les décisions de refus de visa réunissait son président et quatre de ses membres, nommés par le ministre de l'intérieur. Dès lors, le moyen tiré de ce que la commission de recours était irrégulièrement composée doit être écarté comme manquant en fait.

5. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis () peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ".

6. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise au statut de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa.

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

8. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer à C A le visa sollicité, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de ce que l'acte de naissance de cette enfant, établi 10 ans après l'événement, postérieurement à l'obtention du statut de réfugié par M. A, non légalisé par les autorités guinéennes, ne contient pas les mentions obligatoires prévues par les articles 184 et 204 du code civil guinéen, ce qui le prive de tout caractère authentique. La commission de recours en déduit que dans ces conditions et en l'absence d'élément probant de possession d'état, alors que M. A réside en France depuis 2016 et n'a déclaré cette enfant à l'OFPRA qu'après la reconnaissance du statut de réfugié, l'identité de la demandeuse de visa et son lien familial allégué avec ce dernier ne sont pas établis.

9. Pour établir l'identité et la filiation de l'enfant, ont été produits un jugement supplétif n°1864/2019 rendu le 21 janvier 2019 par le tribunal de première instance de Conakry II, ainsi que l'acte de naissance n°12680 transcrit le 17 décembre 2019 par l'officier civil de Ratoma. Le numéro d'identification personnelle figurant sur le passeport produit au nom de C A concorde avec le numéro de cet acte de naissance. Si la commission de recours a retenu que cet acte de naissance a été dressé tardivement, cette circonstance ne suffit pas à en démontrer le caractère frauduleux, compte tenu de la nature même de l'objet et de la nature d'un jugement supplétif d'acte de naissance. En outre, il ne résulte pas des dispositions des articles 184 et 204 du code civil guinéen qu'elles seraient applicables à l'établissement des jugements supplétifs et aux actes de naissance dressés en transcription. Par ailleurs, si le ministre de l'intérieur critique l'absence de légalisation par les autorités guinéennes des documents d'état civil, cette circonstance ne suffit pas à remettre en cause leur authenticité. Dans ces conditions, les documents d'état civil produits doivent être regardés comme ayant un caractère probant permettant d'établir l'identité de la demanderesse de visa et son lien de filiation avec le réunifiant. En outre, si M. A a seulement déclaré l'existence de l'enfant au stade de la fiche familiale de référence, cette circonstance ne suffit à établir que le jugement supplétif précédemment mentionné aurait été établi par fraude. Ainsi, en se fondant sur le motif précédemment exposé, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

10. Toutefois, l'administration peut, notamment en première instance, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

11. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué au requérant, qu'il n'a pas été produit de jugement de délégation de l'autorité parentale à l'égard de la demandeuse de visa, encore mineure de dix-huit ans, au bénéfice exclusif de son père, M. A.

12. Aux termes de l'article L. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint si, au jour de la demande : 1° la filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux ". Et aux termes de l'article L. 434-4 du même code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

13. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie expressément, que l'enfant du réfugié dont l'autre parent ne sollicite pas en même temps que lui un visa de long séjour sur le fondement des dispositions du 1° ou du 2° de cet article a droit à la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale pourvu que soient remplies les conditions fixées par les articles L. 434-3 ou L. 434-4. Il s'ensuit que l'enfant, mineur de dix-huit ans, souhaitant rejoindre son parent réfugié sans son autre parent, bénéficie de plein droit de la délivrance d'un visa de long séjour soit lorsque son autre parent est décédé ou déchu de l'autorité parentale, soit s'il a été confié à son parent réfugié ou au conjoint de ce dernier en exécution d'une décision d'une juridiction étrangère et est muni de l'autorisation de son autre parent.

14. En l'espèce, si M. A produit une autorisation de sortie du territoire guinéen datée du 6 mars 2020 signée par Mme D A, la mère de la jeune C, il ne produit pas de jugement lui confiant l'autorité parentale à l'égard de cette enfant. Si M. A fait valoir que la mère de celle-ci, Mme D A n'aurait plus de contact avec sa fille, il ne l'établit pas, alors même que c'est elle qui a saisi le 21 janvier 2019 le tribunal de première instance de Conakry II, en vue de l'établissement du jugement supplétif d'acte de naissance pour cette enfant, produit dans la présente instance. En outre, s'il fait valoir que selon l'article 177 du code de l'enfant guinéen, le parent qui est hors d'état de manifester sa volonté en raison de son éloignement perdrait son autorité parentale, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment des dispositions du code de l'enfant guinéen versées aux débats que cette perte de l'exercice de l'autorité parentale pourrait intervenir de facto, sans l'intervention d'une décision de justice. Or, M. A ne justifie pas de l'impossibilité de disposer d'une telle décision juridictionnelle lui conférant l'exercice de l'autorité parentale à l'égard de sa fille. Dans ces conditions, ce nouveau motif, invoqué par le ministre de l'intérieur en défense, n'est entaché d'aucune illégalité et, par suite, est de nature à fonder légalement la décision attaquée. Il résulte de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision en se fondant sur ce seul motif. Par suite, il y a lieu de faire droit à la demande de substitution de motifs sollicitée par le ministre de l'intérieur en défense.

15. En dernier lieu, compte tenu de ce qui précède, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

16. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision attaquée. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte, comme celles présentées au titre des frais liés au litige doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. E A, à Me Pronost, et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

La rapporteure,

S. B

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2200069

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