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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200144

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200144

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200144
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantSCP ROBIN- VERNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 janvier 2022, des pièces complémentaires enregistrées le 20 avril 2022, un mémoire enregistré le 16 mai 2022, et un mémoire enregistré le 30 mai 2022, Mme D E, agissant en son nom propre et en qualité de représentante légale de C F A, ainsi que Mme B F A, devenue majeure en cours d'instance, représentées par Me Robin, doivent être regardées comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Djibouti (République de Djibouti) refusant la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour à Mme B F A et C F A, en qualité de membres de famille de réfugiée ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur faire délivrer les visas sollicités dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la décision consulaire est insuffisamment motivée ;

- la décision consulaire est entachée d'erreur de droit ;

- la décision attaquée est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation quant à son premier motif ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation, les identités et liens de filiation allégués étant établis par les documents produits et corroborés par des éléments de possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et celles du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 juin 2022 :

- le rapport de M. Desimon, rapporteur,

- et les observations de Me Nève de Mévergnies, substituant Me Robin, représentant les requérantes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante somalienne née le 1er janvier 1987, s'est vue reconnaître la qualité de réfugiée en France en 2017. La délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en vue de la rejoindre a été sollicitée en faveur de Mme B F A et C F A, présentées comme ses filles. Un refus leur a été opposé par les autorités consulaires françaises de Djibouti. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie du recours administratif préalable obligatoire prévu à l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a en dernier lieu rejeté le recours dirigé contre ce refus par décision expresse du 5 novembre 2021. Les requérantes doivent être regardées comme demandant au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La décision en litige repose sur deux motifs. L'un traite des identités et liens de filiation allégués. L'autre traite de la tardiveté de la demande de réunification familiale.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ".

4. Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

5. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne à laquelle la qualité de réfugiée a été reconnue ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public.

En ce qui concerne le motif relatif aux identités et lien de filiation allégués :

6. Pour justifier de l'identité de chacune des demanderesses de visa et de leur lien de filiation avec Mme E, a été produite la photocopie d'un document partiellement rédigé en langue anglaise intitulé " birth certificate " et sa traduction en langue française, la photocopie d'un document partiellement rédigé en langue anglaise intitulé " warqadda sugnaanta " et sa traduction en langue française, ainsi que la photocopie de la page principale d'un passeport somalien.

7. L'administration a relevé dans la décision en litige les éléments suivants : " () Les certificats établis sur simple déclaration par l'Ambassade de Somalie à Djibouti émanent en tout état de cause d'une autorité administrative n'ayant pas de compétence propre en matière d'état-civil, et ne permettent pas d'établir avec certitude le lien familial allégué entre les enfants B et C et G D E () ". Le ministre de l'intérieur entend étayer ces éléments dans les écritures qu'il présente en défense.

8. Toutefois, à supposer même que les documents produits ne puissent recevoir la qualification d'actes d'état civil, ils n'en demeurent pas moins des documents potentiellement utiles à la justification d'une identité et d'un lien de filiation pour des ressortissantes somaliennes, sauf pour l'administration d'établir, notamment par exemple par un exposé précis des règles de droit et des usages en vigueur localement à la date à laquelle les documents ont été établis, qu'ils seraient des document sans intérêt ou inexistants dans le contexte local. A cet égard, ainsi que le soutient la partie requérante, l'administration n'apporte aucun élément permettant de considérer que les autorités consulaires somaliennes à Djibouti, eu égard au contexte somalien et aux difficultés que peuvent rencontrer les ressortissants et ressortissantes de ce pays qui a connu une guerre civile, ne seraient pas en mesure d'établir des actes administratifs probants. Par ailleurs, s'agissant de la proximité temporelle des documents à la demande de visa, il ne saurait être reproché à tout administré et toute administrée de rechercher à réunir les preuves nécessaires à l'exercice d'un droit, fût-ce par des démarches opportunes, sauf à ce qu'il soit fait la démonstration que de telles démarches seraient impossibles dans le contexte local. En l'espèce, l'administration n'apporte aucun élément permettant de penser que les demanderesses de visa auraient été en possession de documents de nature à justifier de leur identité antérieurement à l'émission de ces documents de manière à satisfaire les exigences propres à une demande de visa au titre de la réunification familiale et comportant des mentions contradictoires avec celles portées sur les documents présentement examinés.

9. En outre, le passeport de chacune des demanderesses de visa n'est pas contesté en lui-même par l'administration. Si ce passeport n'est pas un acte d'état civil faute d'être en principe délivré par un officier ou une officière d'état civil, il demeure utile à la justification d'une identité, notamment en ce qu'il comporte une photographie pouvant d'ailleurs être comparée à la photographie prise au moment du dépôt de la demande de visa. S'agissant de ressortissantes somaliennes, le passeport corrobore de plus le lien de filiation maternel puisqu'il comporte, comme en l'espèce, la mention de l'identité de la mère.

10. Enfin, il n'est pas contesté que Mme E a eu des déclarations constantes aux autorités administratives et juridictionnelles françaises quant à l'existence de ses filles depuis son entrée en France en vue d'y rechercher l'asile. Au nombre des éléments de possession d'état figurent également des captures d'écran d'échanges écrits et par vidéo sur une application de messagerie instantanée et des mandats d'envoi d'argent. Conformément au régime de preuve prévu par les dispositions citées au point 4, ces éléments font foi jusqu'à preuve du contraire. L'administration se borne à émettre des critiques à leur encontre sans rechercher à rapporter la preuve contraire.

11. Il résulte de ce qui a été dit précédemment que l'identité des demanderesses de visa, ainsi que leur lien de filiation avec Mme E, doivent être tenus pour établis. Par suite, la partie requérante est fondée à soutenir que la décision en litige est entachée d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne le second motif de la décision en litige :

12. L'administration a relevé dans sa décision les considérations suivantes : " () La demande de réunification familiale est tardive (4 ans après l'obtention du statut de réfugiée de Mme D E le 28/04/2017) () ".

13. Ainsi que le soutient la partie requérante, en se fondant sur les considérations citées au point précédent, l'administration s'est fondée sur un motif n'étant pas d'ordre public dans le cadre juridique rappelé aux points 3 à 5 du présent jugement et a, en conséquence, entaché sa décision d'une erreur de droit.

14. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérantes sont fondées à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

15. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme B F A et C F A les visas sollicités. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de leur faire délivrer ces visas dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

16. Dans les circonstances de l'espèce il y a lieu de prononcer contre l'Etat, à défaut pour lui de justifier de l'exécution du présent jugement dans un délai de deux mois à compter de sa notification, une astreinte de 50 euros par jour jusqu'à la date à laquelle ce jugement aura reçu exécution.

Sur les frais de l'instance :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement aux requérantes de la somme globale de 1 200 euros, au titre des frais exposés par elles et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 5 novembre 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer un visa de long séjour à Mme B F A et C F A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Une astreinte de 50 euros par jour est prononcée à l'encontre de l'Etat, s'il n'est pas justifié de l'exécution du présent jugement dans le délai mentionné à l'article 2 ci-dessus.

Article 4 : L'Etat versera la somme globale de 1 200 euros aux requérantes en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E et Mme B F A, et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Desimon, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

Le rapporteur,

F. DESIMON

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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