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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200155

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200155

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200155
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantDAUMONT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 6 janvier 2022, et un mémoire enregistré le 20 juin 2022, Mme E C, M. B A et Mme D A, représentés par Me Daumont, doivent être regardés comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Yaoundé (République du Cameroun) du 4 août 2021 refusant à Mme E C la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour, en qualité de descendante à charge de ressortissant français et de ressortissante française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire procéder au réexamen de la situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La partie requérante soutient que :

- la décision attaquée et la décision consulaire sont entachées d'erreur de droit, la filiation adoptive étant établie par le jugement produit ;

- la décision attaquée et la décision consulaire sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la partie requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- l'accord de coopération en matière de justice entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République unie du Cameroun du 21 février 1974 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Desimon, rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique du 27 juin 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante camerounaise née le 15 octobre 1996, est la fille adoptive de M. et Mme A, ressortissant français et ressortissante française. Mme C a sollicité la délivrance d'un visa d'entrée et de long séjour en qualité de descendante à charge de ressortissant français et ressortissante française. Un refus lui a été opposé par les autorités consulaires françaises de Yaoundé. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie du recours administratif préalable obligatoire prévu à l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a rejeté le recours dirigé contre ce refus par décision implicite intervenue à la suite de l'enregistrement de ce recours le 8 septembre 2021. La partie requérante doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Il ressort des pièces du dossier que la décision en litige repose sur deux motifs, tirés de ce que Mme C ne démontrerait pas être l'enfant de personnes françaises faute notamment d'exéquatur du jugement d'adoption, et de ce que l'intéressée ne démontrerait pas être effectivement à la charge exclusive de ses parents français.

En ce qui concerne le premier motif :

3. Les jugements rendus par un tribunal étranger relativement à l'état et à la capacité des personnes produisent leurs effets en France indépendamment de toute déclaration d'exequatur, sauf dans la mesure où ils impliquent des actes d'exécution matérielle sur des biens ou de coercition sur des personnes. Il incombe à l'autorité administrative de tenir compte de tels jugements, dans l'exercice de ses prérogatives, tant qu'ils n'ont pas fait l'objet d'une déclaration d'inopposabilité. Compétemment saisie d'un litige posant des questions relatives à l'état et la capacité des personnes, il n'appartient pas à la juridiction administrative de se prononcer sur l'opposabilité en France d'un jugement rendu en cette matière par un tribunal étranger. Si elles s'y croient fondées, les parties peuvent saisir la juridiction judiciaire qui est seule compétente pour se prononcer sur l'effet de plein droit de tels jugements. Il appartient toutefois à l'autorité administrative, sous le contrôle des juges de l'excès de pouvoir, de ne pas fonder sa décision sur des éléments issus d'un jugement étranger qui révélerait l'existence d'une fraude ou d'une situation contraire à la conception française de l'ordre public international.

4. Les stipulations des articles 34 et 35 de l'accord de coopération en matière de justice entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République unie du Cameroun du 21 février 1974 ont la même portée que le principe exposé au point précédent.

5. Les dispositions de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicables à une demande de carte de résident en qualité d'enfant étranger de ressortissant français, sont inapplicables à une demande de visa en cette qualité.

6. La partie requérante a produit un jugement rendu par le tribunal de grande instance du Mfouni-Yaoundé le 19 novembre 2020 ordonnant l'adoption simple de Mme C par M. et Mme A, et soutient que la preuve de la filiation est rapportée par ce seul jugement. L'administration ne pouvait effectivement exiger ni de déclaration d'exequatur ni une quelconque " vérification " par " le juge français ". Au demeurant, l'administration n'allègue même pas que le jugement d'adoption serait frauduleux ou contraire à la conception française de l'ordre public international. Par suite, en refusant de tenir compte de ce jugement, l'administration a entaché sa décision d'une erreur de droit.

En ce qui concerne le second motif :

7. En l'absence de toute disposition conventionnelle, législative ou réglementaire déterminant les cas où le visa peut être refusé à un étranger ou une étrangère désirant se rendre en France en qualité de descendante de plus de 21 ans à charge de personnes françaises, et eu égard à la nature d'une telle décision, les autorités administratives chargées de l'examen des demandes de visa disposent d'un large pouvoir d'appréciation à cet égard, et peuvent se fonder non seulement sur des motifs tenant à l'ordre public mais aussi sur toute considération d'intérêt général dans le cadre d'une analyse adaptée à la nature du visa sollicité et dans le respect des engagements internationaux de la France. Ainsi, la jurisprudence administrative retient, en l'absence de texte, que lorsqu'elles sont saisies d'une demande tendant à la délivrance d'un visa de long séjour demandé en qualité d'enfant majeure à charge de ressortissants français, les autorités consulaires et la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France peuvent légalement fonder leur décision de refus sur la circonstance que l'intéressée ne saurait être regardée comme étant à la charge de son ascendant et son ascendante dès lors qu'elle dispose de ressources propres lui permettant de subvenir aux besoins de la vie courante dans des conditions décentes, que son ascendant et son ascendante de nationalité française ne pourvoient pas régulièrement à ses besoins, ou que ces personnes ne justifient pas des ressources nécessaires pour le faire.

8. L'administration fait valoir que les époux A ne contribuent pas effectivement à la prise en charge de Mme C, laquelle ne démontrerait pas être à leur charge exclusive.

9. Toutefois, s'agissant de l'effectivité de la contribution, il ressort des pièces du dossier que M. et Mme A font parvenir à la demanderesse de visa, de manière régulière, des sommes significatives. La partie requérante allègue que cette prise en charge a débuté en août 2018, sans être précisément contestée sur ce début de prise en charge, lequel est cohérent avec la rencontre de l'intéressée et des époux A. Contrairement à ce qu'indique l'administration, la partie requérante produit des preuves d'envois d'argent depuis le mois de janvier de l'année 2020. Il ne saurait être sérieusement contesté, au vu de l'ensemble des pièces du dossier, que ces documents rapportent la preuve que cet argent est bien envoyé par M. et Mme A. L'ensemble des circonstances s'avèrent cohérentes avec le contenu du jugement d'adoption, qui tient compte de la prise en charge financière. S'agissant de la situation matérielle et financière de la demanderesse de visa, divers éléments ont été apportés pour préciser les contours de cette situation, au nombre desquels figurent des attestations, des photographies et le jugement d'adoption, qui fait état de la situation précaire de la demanderesse de visa. Aucun élément du dossier ne permet de considérer que les allégations de la partie requérante ne seraient pas plausibles et que l'intéressée disposerait de ressources propres lui permettant de subvenir aux besoins de la vie courante dans des conditions décentes. Dans ces conditions, la partie requérante est fondée à soutenir que la décision en litige est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la partie requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

11. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme C le visa sollicité. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Mme C de la somme de 1 200 euros, au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France intervenue à la suite de l'enregistrement de ce recours le 8 septembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer un visa de long séjour à Mme C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Mme C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E C, M. B A et Mme D A, et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Desimon, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

Le rapporteur,

F. DESIMON

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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