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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200368

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200368

lundi 18 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200368
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantBOURGEOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 janvier 2022 et un mémoire enregistré le 16 mai 2022, Mme A C et M. B E, représentés par Me Bourgeois, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 25 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Oran (Algérie) refusant de délivrer un visa d'entrée et de court séjour à Mme C ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de faire délivrer le visa sollicité dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de faire procéder au réexamen de la demande dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Bourgeois en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration, faute pour les services consulaires d'avoir sollicité la production du certificat de non-opposition à mariage ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation s'agissant des ressources et des conditions du séjour de la demandeuse ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation s'agissant du détournement de l'objet du visa en France ;

- elle méconnaît les stipulations des articles 8 et 12 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 22 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 810/2009 du Parlement européen et du Conseil 13 juillet 2009 ;

- le règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 27 juin 2022 :

- le rapport de Mme D, rapporteuse,

- les observations de Me Thullier, substituant Me Bourgeois, avocat des requérants, en présence de M. E.

Une note en délibéré, présentée pour les requérants, a été enregistrée le 27 juin 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, ressortissante algérienne née le 20 juillet 1997, a demandé la délivrance d'un visa d'entrée et de court séjour à l'autorité consulaire française à Oran en vue de se marier avec M. B E, ressortissant français. Cette autorité a rejeté sa demande le 20 septembre 2021. Par une décision du 25 novembre 2021, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé à l'encontre de la décision de refus de l'autorité consulaire. Mme C et M. E demandent au tribunal l'annulation de cette décision du 25 novembre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Pour rejeter le recours préalable formé à l'encontre de la décision consulaire, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que Mme C ne justifie pas de ressources personnelles suffisantes pour garantir le financement de son séjour et de son retour dans leur pays de résidence et, d'autre part, de ce qu'il existe un risque de détournement de l'objet du visa compte tenu de la situation personnelle de la demandeuse.

3. En premier lieu, aux termes de l'article 6 du règlement (CE) n° 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 : " 1. Pour un séjour prévu sur le territoire des États membres, d'une durée n'excédant pas 90 jours sur toute période de 180 jours, ce qui implique d'examiner la période de 180 jours précédant chaque jour de séjour, les conditions d'entrée pour les ressortissants de pays tiers sont les suivantes: () / c) justifier l'objet et les conditions du séjour envisagé, et disposer de moyens de subsistance suffisants, tant pour la durée du séjour envisagé que pour le retour dans leur pays d'origine ou le transit vers un pays tiers dans lequel leur admission est garantie, ou être en mesure d'acquérir légalement ces moyens ; () ". Aux termes de l'article L. 313-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger qui déclare vouloir séjourner en France pour une durée n'excédant pas trois mois dans le cadre d'une visite familiale ou privée doit présenter un justificatif d'hébergement. Ce justificatif prend la forme d'une attestation d'accueil signée par la personne qui se propose d'assurer le logement de l'étranger, ou son représentant légal, et validée par l'autorité administrative. Cette attestation d'accueil constitue le document prévu par la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 pour justifier les conditions de séjour dans le cas d'une visite familiale ou privée. ".

4. Il résulte de ces dispositions que l'obtention d'un visa de court séjour est subordonnée à la condition que la demandeuse justifie à la fois de sa capacité à retourner dans son pays d'origine et de moyens de subsistance suffisants pendant son séjour. Il appartient à la demandeuse de visa dont les ressources personnelles ne lui assurent pas ces moyens d'apporter la preuve de ce que les ressources de la personne qui l'héberge et qui s'est engagée à prendre en charge ses frais de séjour au cas où il n'y pourvoirait pas sont suffisantes pour ce faire. Cette preuve peut résulter de la production d'une attestation d'accueil validée par l'autorité compétente et comportant l'engagement de l'hébergeant de prendre en charge les frais de séjour du demandeur, sauf pour l'administration à produire des éléments de nature à démontrer que l'hébergeant se trouverait dans l'incapacité d'assumer effectivement l'engagement qu'il a ainsi souscrit.

5. Pour justifier du financement de son séjour, Mme C verse une attestation d'accueil du 28 juillet 2021 signée par M. E et visée par le maire de la commune de Chatellerault. Cette attestation ne fait l'objet d'aucune critique par l'administration, qui, par conséquent, ne démontre pas que la situation financière du requérant ne permettrait pas de couvrir les frais de séjour de Mme C durant la période envisagée. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir que la commission de recours a entaché le premier motif de sa décision d'une erreur d'appréciation.

6. En second lieu, aux termes de l'article 21 du règlement (CE) n° 810/2009 du 13 juillet 2009 : " 1. Lors de l'examen d'une demande de visa () une attention particulière est accordée à l'évaluation du risque d'immigration illégale ou du risque pour la sécurité des États membres que présenterait le demandeur ainsi qu'à sa volonté de quitter le territoire des États membres avant la date d'expiration du visa demandé () ". Aux termes de l'article 32 du même règlement : " 1. () le visa est refusé : / () b) s'il existe des doutes raisonnables sur l'authenticité des documents justificatifs présentés par le demandeur ou sur la véracité de leur contenu, sur la fiabilité des déclarations effectuées par le demandeur ou sur sa volonté de quitter le territoire des États membres avant l'expiration du visa demandé. () ". Et aux termes de l'annexe II du même règlement : " Liste non exhaustive de documents justificatifs / Les justificatifs visés à l'article 14, que les demandeurs de visa doivent produire, sont notamment les suivants : () / B. DOCUMENTS PERMETTANT D'APPRECIER LA VOLONTE DU DEMANDEUR DE QUITTER LE TERRITOIRE DES ETATS MEMBRES : / 1) un billet de retour ou un billet circulaire, ou encore une réservation de tels billets; 2) une pièce attestant que le demandeur dispose de moyens financiers dans le pays de résidence; 3) une attestation d'emploi: relevés bancaires; 4) toute preuve de la possession de biens immobiliers; 5) toute preuve de l'intégration dans le pays de résidence: liens de parenté, situation professionnelle. ".

7. D'une part, il est constant que Mme C a sollicité un visa d'entrée en France afin de célébrer son mariage avec M. E le 2 octobre 2021 en la mairie de Chatellerault. Les requérants expliquent avoir engagé des démarches afin de se marier en Algérie à la fin de l'année 2020 puis en France. Si les requérants ne produisent pas de certificat de non-opposition à mariage, il ne ressort pas des pièces du dossier que les autorités françaises se seraient opposées au mariage. Ils établissent avoir déposé par deux fois leur dossier administratif à la mairie de Chatellerault et publié les bans du mariage en France du 26 mai au 5 juin 2021. Ils versent à ce titre la facture des bagues de fiançailles et le menu du repas de la cérémonie, de sorte qu'il n'existe pas de doute quant à la réalité du projet de mariage. Le ministre de l'intérieur se prévaut, toutefois, du caractère insincère de l'intention matrimoniale des intéressés, de nature à révéler que Mme C solliciterait ce visa à d'autres fins que ce projet. Il ressort pourtant des pièces du dossier que les requérants se sont rencontrés sur internet au début de l'année 2019 puis ont entamé une relation amoureuse à compter de cette date. Le couple justifie, pour corroborer la sincérité de leur union matrimoniale, de voyages effectués par M. E en Algérie en 2019 et 2020 avant d'être maintenus séparés en raison de la fermeture des frontières liée à l'épidémie de covid-19. Ils versent également des photographies et des captures d'écran d'échanges quotidiens sur une application de messagerie instantanée. Dans ces conditions, le caractère sincère du mariage doit être regardé comme établi par les pièces du dossier.

8. D'autre part, pour justifier de l'intention de Mme C de repartir en Algérie à l'issue de la période de validité du visa sollicité, les requérants se prévalent de sa situation professionnelle en Algérie et de ses attaches familiales. Ils produisent, également, la preuve de la souscription d'une assurance adaptée à un visa de court séjour. S'il est constant que les requérants soutiennent vouloir vivre, à terme, ensemble en France, il ressort des pièces du dossier que Mme C a également affirmé vouloir respecter les termes de son visa de court séjour, avant de solliciter un visa de long séjour pour ce faire, conformément à la législation et à la réglementation en vigueur. Ce seul objectif ne saurait en lui-même caractériser un risque de détournement de l'objet du visa, au vu de la réalité de l'intention matrimoniale et du projet du mariage ainsi que des garanties de retour présentées. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir qu'en retenant que la demandeuse sollicite ce visa à d'autres fins que leur projet matrimonial, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme C et M. E sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Le présent jugement, eu égard au motif d'annulation retenu, implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme A C le visa sollicité. Il y a lieu, par suite, d'enjoindre au ministre de faire délivrer à l'intéressée ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

11. M. E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 22 mars 2022. Dans ces conditions, son conseil ne peut bénéficier du remboursement des frais d'instance sur le fondement des seules dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Par suite, les conclusions présentées sur ce fondement doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du 25 novembre 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à Mme A C le visa sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à M. B E, au ministre de l'intérieur et à Me Bourgeois.

Délibéré après l'audience du 27 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Desimon, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juillet 2022.

La rapporteuse,

M. D

La présidente,

S. RIMEULa greffière,

S. JEGOLa République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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