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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200466

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200466

mercredi 2 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200466
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 janvier 2022, M. A B, représenté par

Me Rodrigues Devesas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 31 mai 2021 par lequel le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour, ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros par application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

La décision de refus de séjour :

- n'a pas été signée par une autorité compétente ;

- n'est pas suffisamment motivée ;

- méconnaît l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; le préfet n'établit pas le caractère frauduleux des documents justifiant de son état civil ;

- méconnaît les articles L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Les décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination :

- sont illégales par voie de conséquence de l'illégalité du refus de séjour.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 octobre 2022, le préfet de la Loire-Atlantique conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du

13 décembre 2021.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de Mme Loirat, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant guinéen se disant né le 25 février 2003, déclare être entré irrégulièrement en France dans le courant de l'année 2018. Il a été confié aux services d'aide sociale à l'enfance du département de la Loire-Atlantique par un jugement en assistance éducative. Il a saisi le préfet de la Loire-Atlantique d'une demande de titre de séjour fondée sur les articles L. 435-3, L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 31 mai 2021, le préfet de la Loire-Atlantique a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision de refus de séjour :

2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme C, directrice des migrations et de l'intégration à la préfecture de la Loire-Atlantique. Par un arrêté du 17 mars 2021 paru au recueil des actes administratifs de la préfecture le lendemain, le préfet de la Loire-Atlantique lui a donné délégation à l'effet de signer notamment les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque dès lors en fait.

3. En deuxième lieu, la décision vise les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont le préfet fait application. Elle mentionne les conditions d'entrée en France de M. A B et les éléments de sa vie privée et familiale retenus par le préfet pour prendre refuser de lui délivrer un titre de séjour. La décision attaquée est ainsi suffisamment motivée en droit comme en fait.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. ".

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La vérification des actes d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ". L'article R. 431-10 du même code prévoit que : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil () ". L'article 47 du code civil dispose que :

" Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

6. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que, pour établir sa naissance le

25 février 2003 et, partant, sa minorité lors de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance, M. B a transmis à l'administration dans le cadre de l'instruction de sa demande, un jugement supplétif d'acte de naissance du tribunal de première instance de Kaloum du

3 juin 2019 ainsi qu'un extrait du registre d'état civil attestant de la transcription de ce jugement dans le registre de l'état civil de la commune de Kaloum le 18 juin 2019. Pour contester l'authenticité de ces documents, le préfet de la Loire-Atlantique s'est fondé sur le faisceau d'indices relevés par les services de la police de l'air et des frontières dans son rapport du

18 mai 2021 tenant au non-respect du montant d'acquittement du droit de timbre, à l'absence de légalisation de ces documents par les autorités consulaires françaises en Guinée, à la brièveté du délai de trois jours entre la requête demandant un jugement supplétif et le rendu de ce jugement ne permettant pas une enquête de vérification des déclarations du requérant, tenant encore au défaut d'habilitation du demandeur pour former une demande de jugement supplétif au nom du requérant au regard de l'article 170 du code de l'enfant, et tenant enfin à l'absence des mentions obligatoires prévues par l'article 175 du code civil guinéen, désormais codifiées sous l'article 184 de ce code.

8. Cependant, il ne ressort pas des pièces du dossier que la requête en vue d'obtenir un jugement supplétif d'acte de naissance ne puisse être formée qu'à la condition que le demandeur prouve son lien avec la personne concernée par l'acte ou que le jugement supplétif d'acte de naissance ne puisse pas être rendu sur la seule audition de témoins, ce qu'au contraire prévoient les dispositions de l'article 184 du code civil guinéen. L'âge et l'identité du demandeur étant établis par ce jugement supplétif du 3 juin 2019, le préfet de la Loire-Atlantique ne peut utilement soutenir que les actes de naissance établis suivant ce jugement ne seraient pas conformes aux dispositions de l'article 175 du code civil guinéen dont il n'est pas établi qu'elles seraient applicables aux jugement supplétifs. Il ressort, par ailleurs, des pièces produites par le requérant que ces documents d'état civil ont fait l'objet d'une légalisation, le 11 juillet 2019 par un président de section de la direction générale des affaires juridiques et consulaires du ministère des affaires étrangères de la République de Guinée et par Mme D E, juriste. Il est constant que la légalisation se borne en tout état de cause à attester de la régularité formelle d'un acte mais n'a pas pour objet ni pour effet d'en authentifier le contenu. Enfin, le montant non conforme du droit de timbre ne suffit pas à lui seul à établir le caractère frauduleux de la décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, dont les autorités administratives françaises ne peuvent utilement mettre en doute le bien-fondé.

9. Toutefois, il ressort du courriel de la DCPAF DIDPAF 44 produit en défense par le préfet, que M. A B avait déjà produit un jugement supplétif établi en 2018 et qu'un acte de naissance issu de sa transcription avait déjà été porté dans les registres d'état civil guinéens. En outre, les services de la cellule formation et fraude documentaire et à l'identité relèvent, d'une part, que l'intéressé étant né à l'hôpital, l'audition de témoins par le tribunal était inutile, le parquet pouvant en ce cas réquisitionner le registre de naissances de l'hôpital, et que de surcroît, si les témoins mentionnés dans le second jugement supplétif rendu en 2019 portent les mêmes noms que ceux cités dans celui de 2018, leur âge mentionné est le même que celui mentionné en 2018, et, d'autre part, qu'un second cachet humide a été apposé sur le timbre fiscal, démontrant que ce timbre a été apposé par substitution sur un document préexistant. Dans ces conditions, non contestées par le requérant, l'administration doit être regardée comme établissant le caractère apocryphe des actes d'état civil produits par M. B à l'appui de sa demande de titre de séjour. Par suite, en rejetant sa demande de titre de séjour fondée sur l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au seul motif qu'il ne justifiait pas de son état civil par des documents probants, le préfet de la Loire-Atlantique n'a pas fait une inexacte application des dispositions rappelées au point 3.

10. En estimant, par voie de conséquence de ce qui précède, que le demandeur ne justifiait pas ainsi avoir été confié à l'aide sociale à l'enfant avant ses dix-huit ans, et en en concluant qu'il ne pouvait être admis au séjour sur le fondement des dispositions d'admission exceptionnelle au séjour des mineurs étrangers non accompagnés, au titre des dispositions de l'article L. 453-53 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet n'a pas entaché sa décision de l'erreur manifeste d'appréciation alléguée.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

12. Il ressort des pièces du dossier que la présence de M. B sur le territoire national est récente et que l'intéressé ne justifie pas avoir noué en France des liens particulièrement intenses, anciens et stables, tandis qu'il n'établit pas être dépourvu de toute attache en Guinée. Dans ces conditions, en dépit de ce que l'intéressé a obtenu un CAP et bénéficie d'une promesse d'embauche, la décision attaquée ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale au regard des buts poursuivis. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations et dispositions citées au point 11 doit, dès lors, être écarté.

En ce qui concerne la légalité des décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination :

13. Il ressort des points 2 à 12 que l'illégalité de la décision portant refus de séjour n'est pas établie. M. B n'est, par suite, pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision à l'encontre des décisions attaquées lui faisant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination.

14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A B doit être rejetée en toutes ses conclusions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la

Loire-Atlantique et à Me Rodrigues Devesas.

Délibéré après l'audience du 19 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Loirat, président,

M. Gauthier, premier conseiller,

M. Simon, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 novembre 2022.

La présidente-rapporteure,

C. LOIRAT

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

E. GAUTHIER La greffière,

P. LABOUREL

La République mande et ordonne au préfet de la Loire-Atlantique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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