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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200493

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200493

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200493
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 janvier 2022, Mme D B et M. E B, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 23 mai 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions de l'autorité consulaire française à Abdijan refusant de délivrer à F B et Karidjatou Yasmine B des visas de long séjour dans le cadre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de leur délivrer les visas sollicités ou, à défaut, de réexaminer les demandes de visas, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'un défaut de motivation ;

- cette décision est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation au regard des liens familiaux entre les demandeuses de visas et la réunifiante établis par les actes d'état civil comme par possession d'état ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au non-lieu à statuer.

Il fait valoir qu'il a donné instruction le 4 mai 2022 aux autorités consulaires françaises à Abidjan de délivrer les visas sollicités.

Mme D B a été admise à l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 13 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relativative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C ;

- et les observations de Me Nev, substituant Me Pollono, avocate de M. B et de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D B, ressortissante ivoirienne née le 8 juillet 1995, s'est vue reconnaître le statut de réfugiée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 19 juillet 2019. Sa fille, A B, née le 15 décembre 2017, a également le statut de réfugiée, et son époux, M. E B, réside régulièrement sur le territore français. F B, née le 12 mai 2009, et la fille de celle-ci, Karidjatou B, née le 7 juillet 2020, que Mme D B présente comme sa fille et sa petite-fille, ont déposé des demandes de visas de long séjour auprès des autorités consulaires françaises à Abidjan en qualité de membres de famille de réfugiée. Ces autorités ont refusé de leur délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite née le 23 mai 2021, dont M. B et Mme B demandent au tribunal l'annulation, la commission de recours la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

2. Si le ministre de l'intérieur fait valoir qu'il a donné instruction à l'autorité consulaire française en Côte d'Ivoire de délivrer les visas sollicités, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'à la date du présent jugement, ces visas auraient été délivrés. Par suite, et alors que le ministre n'apporte aucun autre élément de nature à établir que l'objet de la présente requête aurait disparu, l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête ;

3. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

4. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'une personne réfugiée, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne protégée.

5. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil ", ce dernier disposant que " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

6. En cas de décision implicite, et alors que le ministre de l'intérieur, qui se borne à conclure au non-lieu à statuer, n'expose pas devant le tribunal les motifs de cette décision, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, dont la décision se substitue à celle des autorités consulaires, doit être regardée comme s'étant appropriée le motif retenu par ces autorités tiré de ce que les déclarations de F B conduiraient à une tentative frauduleuse pour obtenir un visa au titre de la réunification familiale.

En ce qui concerne la demande de visa présentée par F B :

7. Pour justifier de l'état civil de F B, sont produits une copie intégrale de jugement supplétif dressé suivant les réquisitions n°9595/19 du parquet près le Tribunal de première instance de Gagnoa le 13 septembre 2019, en application de l'article 13 de la loi ivoirienne du 7 octobre 1964, ainsi qu'un extrait du registre des actes de l'état civil enregistrant cette naissance et un passeport. L'ensemble des mentions de ces documents sont identiques et entièrement cohérentes avec les déclarations de Mme D B lors du dépôt de sa demande d'asile. Le minstre de l'intérieur, qui se borne à conclure au non-lieu à statuer, n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause l'authenticité de ces documents d'état civil qui établissent l'identité et la filiation de cette enfant avec la réunifiante. Dans ces conditions, en se fondant sur le motif précédemment exposé, la commission de recours a entaché sa décicsion d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne la demande de visa présentée par Karidjatou Yasmine B :

8. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

9. Pour établir l'identité de l'enfant Karidjatou Yasmne B, née le 7 juillet 2020, et sa filiation avec la jeune F B, sont produits une copie intégrale d'acte de naissance n°1274 du 21 juillet 2020, un certificat de grossesse, ainsi qu'un passeport. Les requérants font valoir que l'enfant est issue d'une agression subie par F B qui n'avait que onze ans. Le ministre de l'intérieur, qui se borne à conclure au non-lieu à statuer, n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause ces éléments. Dans ces conditions, l'intérêt de cette très jeune enfant est de vivre aux côtés de sa mère, qui a vocation à résider en France auprès de Mme B dans le cadre de la réunification familiale. Ainsi, en rejetant le recours dont elle était saisie, la commission de recours a méconnu l'intérêt supérieur de cette enfant et par suite les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

11. Le présent jugement implique nécessairement eu égard à ses motifs qu'il soit procédé à la délivrance à F B et à Karidjatou Yasmine B les visas sollicités dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

12. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pollono, sous réserve que celle-ci renonce au versement la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France née le 23 mai 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à F B et à Karidjatou Yasmine B des visas de long séjour dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Pollono la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à Mme D B, à Me Pollono et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

La rapporteure,

S. C

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2200493

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