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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200502

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200502

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200502
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantROULLEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 janvier 2022, Mme C F, agissant en son nom et en qualité de représentante légale de Abdinasir E, Abdisalan E et Abdixafid E, et Mme B E, représentées par Me Roulleau, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 26 décembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision des autorités consulaires françaises à Djibouti refusant de délivrer à B E, Abdinasir E, Abdisalan E et Abdixafid E un visa de long séjour en qualité de membres de famille de bénéficiaire de la protection subsidiaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de leur délivrer les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elles soutiennent que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'une erreur d'appréciation, tant au regard des actes d'état civil produits que de la possession d'état ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de celles du paragraphe 1 de l'article 3 et des articles 9 et 10 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle a été prise en violation de la recommandation B de l'acte final de la conférence de plénipotentiaires des Nations Unies sur le statut des réfugiés et apatrides et de la convention de Genève.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mars 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérantes ne sont pas fondés.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. D a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C F, ressortissante somalienne, née le 12 janvier 1982, a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire. B E, Abdinasir E, Abdisalan E et Abdixafid E, nés respectivement le 15 décembre 2003, le 5 janvier 2005, le 12 août 2006 et le 11 août 2007, qu'elle présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas de long séjour, auprès des autorités consulaires françaises à Djibouti, en qualité de membres de famille de bénéficiaire de la protection subsidiaire. Par une décision du 12 septembre 2021, ces autorités ont refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite née le 26 décembre 2021, dont Mme F et Mme B E demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Et aux termes de l'article L. 561-5 : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. Il ressort du mémoire en défense produit par le ministre de l'intérieur que, pour rejeter les demandes de visas de long séjour présentées par B E, Abdinasir E, Abdisalan E et Abdixafid E, la commission de recours s'est fondée sur le motif tiré de ce que les documents d'état civil produits étant dépourvus de valeur probante et en l'absence d'éléments de possession d'état, l'identité des demandeurs de visas et leur lien familial avec Mme F ne sont pas établis.

5. Les requérantes produisent, pour justifier de l'identité des demandeurs de visas et des liens de filiation allégués, des certificats de naissance délivrés le 19 juillet 2020 et le 9 août 2020 par la municipalité de Mogadiscio, qui mentionnent que B E, Abdinasir E, Abdisalan E et Abdixafid E sont nés respectivement le 15 décembre 2003, le 5 janvier 2005, le 12 août 2006 et le 11 août 2007 à Bulobarde et qui font état de leur lien de filiation avec la réunifiante. Sont également produits les passeports des demandeurs de visas qui mentionnent leur lien de filiation maternelle avec Mme F.

6. Le ministre de l'intérieur relève que les certificats de naissance fournis à l'appui des demandes de visas n'ont pas été légalisés tant par les autorités consulaires françaises que par les autorités somaliennes. Toutefois, cette absence de légalisation ne permet pas de renverser la présomption d'authenticité qui s'attache à ces actes d'état civil. En outre, si le ministre fait valoir qu'il existe une fraude endémique en Somalie et que " la délivrance des actes civils somaliens échappe à toute norme juridique clairement établie ", il ne l'établit pas, dans les circonstances de l'espèce, en se bornant à produire un rapport publié le 6 mars 2017 par la commission de l'immigration et du statut du réfugié au Canada. Si le même ministre indique que les certificats de naissance produits ont été établis par la municipalité de Mogadiscio, ville distante d'environ de 220 kilomètres du lieu de naissance des enfants, il ne précise pas les règles régissant l'état civil somalien qui auraient ce faisant été méconnues. Par ailleurs, contrairement aux affirmations du ministre, ces certificats de naissance mentionnent l'identité du père des enfants. Le ministre relève également que ces documents n'indiquent pas le lieu de résidence du père et de la mère des enfants, leur profession, la religion de leur père et l'identité de la personne ayant déclaré les naissances. Toutefois, en se bornant à produire à un document, issu de la base de données de l'UNICEF et relatif à l'enregistrement des naissances en Somalie, le ministre de l'intérieur n'établit pas que l'absence de ces mentions serait contraire aux règles qui régissent l'état civil dans ce pays. Si les certificats de naissance de B E et Abdinasir E ont été établis le même jour, au même titre que ceux de Abdisalan E et Abdixafid E, cette circonstance ne permet pas de démontrer leur caractère frauduleux. Si le ministre fait valoir que la numérotation des certificats de naissance de B E et Abdinasir E est incohérente, il ne l'établit pas en se limitant à constater que les numéros de série figurant sur ces deux documents ne se suivent pas. De plus, s'il est impossible d'identifier le prénom et le nom du maire qui a signé ces certificats de naissance, ainsi que le relève le ministre de l'intérieur, cette circonstance ne suffit pas à remettre en cause leur authenticité et la véracité des informations qui y figurent. S'il ressort des pièces du dossier que ces certificats ont été établis le même jour que les passeports des demandeurs de visas, l'administration ne démontre pas, par la seule production d'un extrait non daté du site internet Refworld, que cette circonstance serait en contradiction avec les règles du droit somalien. Enfin, si le ministre fait valoir que la troisième page du passeport des quatre enfants ne correspond pas au spécimen du passeport somalien référencé par le Conseil européen, il n'établit pas, par les pièces qu'il produit, que ces documents d'identité et de voyage présenteraient un caractère frauduleux. Dans ces conditions, et alors que Mme F a déclaré l'existence de ces quatre enfants A le dépôt de sa demande d'asile et que les informations inscrites sur les différents documents produits sont parfaitement concordantes, l'identité des demandeurs de visas et leur lien de filiation avec la réunifiante doivent être regardés comme établis. Par suite, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités pour le motif exposé au point 4.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérantes sont fondées à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois suivant sa notification.

Sur les frais liés au litige :

9. Mme F a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Roulleau, sous réserve que celui-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France, née le 26 décembre 2021, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à B E, Abdinasir E, Abdisalan E et Abdixafid E un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Roulleau, avocat de Mme F et Mme E, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Roulleau renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C F, à Mme B E, à Me Roulleau et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

M. Sarda, premier conseiller,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2021.

Le rapporteur,

M. D

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°220050

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