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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200512

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200512

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200512
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantLAPORTE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 13 janvier 2022 et le 2 mai 2022, M. D E, agissant en son nom et en tant que représentant légal de B C, représenté par Me Laporte, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 30 juillet 2021 des autorités consulaires françaises à Cotonou refusant de délivrer à Marika C un visa de long séjour au titre de l'adoption ;

2°) d'enjoindre aux autorités consulaires françaises, à titre principal, de lui délivrer le visa sollicité dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen de la demande de visa dans les mêmes conditions de délai ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il a fourni un jugement d'adoption, rendu par une juridiction béninoise, qui n'est pas contraire à l'ordre public international et qui produit ses effets en France ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que l'obtention d'un agrément n'est pas obligatoire lorsqu'une adoption a déjà été prononcée par une juridiction étrangère ;

- elle est également entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation dès lors que le contournement de la procédure d'adoption internationale ne constitue pas un motif suffisant pour fonder un refus de visa à un enfant adopté ; en tout état de cause, il lui est impossible de respecter les stipulations de la convention de la Haye dès lors que les adoptions internationales sont suspendues entre la France et le Bénin ; en outre, Marika C a consenti à son adoption devant le tribunal de première instance de Porto-Novo ;

- elle a été prise en violation des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2022, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention de la Haye du 29 mai 1993 sur la protection des enfants et la coopération en matière d'adoption internationale ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. A a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par un jugement du 22 octobre 2020, le tribunal de première instance de Porto-Novo a prononcé l'adoption simple de Marika C, née le 5 juin 2005, par M. D E, son demi-frère, de nationalité française. Marika C a déposé auprès des autorités françaises à Cotonou une demande de visa de long séjour au titre de l'adoption. Par une décision du 30 juillet 2021, ces autorités ont refusé de lui délivrer le visa sollicité. Par une décision du 10 novembre 2021, dont M. E demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

2. En premier lieu, en vertu de l'article 1er de la convention signée à La Haye le 29 mai 1993 relative à la protection des enfants et à la coopération en matière d'adoption internationale, celle-ci a pour objet d'établir des garanties pour que les adoptions internationales aient lieu dans l'intérêt supérieur de l'enfant et dans le respect des droits fondamentaux qui lui sont reconnus en droit international, d'instaurer un système de coopération entre les États contractants pour assurer le respect de ces garanties et prévenir ainsi l'enlèvement, la vente ou la traite d'enfants, et enfin d'assurer la reconnaissance dans les États contractants des adoptions réalisées selon la Convention.

3. La France a déposé, le 30 juin 1998, son instrument de ratification de la convention de la Haye du 29 mai 1993. Le Bénin a déposé, le 28 juin 2018, son instrument de ratification de cette même convention. En application des stipulations de l'article 46 de la convention, celle-ci est entrée en vigueur en France le 1er octobre 1998 et au Bénin le 1er octobre 2018. Il en résulte qu'à compter de cette dernière date, la convention était en vigueur tant en France qu'au Bénin. Dès lors, la convention de la Haye était applicable à la démarche d'adoption entreprise par M. D E au cours de l'année 2020.

4. Aux termes de l'article 2, paragraphe 1, de la convention de la Haye, celle-ci s'applique " lorsqu'un enfant résidant habituellement dans un État contractant ("l'État d'origine") a été, est ou doit être déplacé vers un autre État contractant ("l'État d'accueil"), soit après son adoption dans l'État d'origine par des époux ou une personne résidant habituellement dans l'État d'accueil, soit en vue d'une telle adoption dans l'État d'accueil ou dans l'État d'origine. "

5. Aux termes de l'article 4 de la convention de la Haye : " Les adoptions visées par la Convention ne peuvent avoir lieu que si les autorités compétentes de l'État d'origine : / a) ont établi que l'enfant est adoptable ; b) ont constaté, après avoir dûment examiné les possibilités de placement de l'enfant dans son Etat d'origine, qu'une adoption internationale répond à l'intérêt supérieur de l'enfant ; c) se sont assurées 1) que les personnes, institutions et autorités dont le consentement est requis pour l'adoption ont été entourées des conseils nécessaires et dûment informées sur les conséquences de leur consentement, en particulier sur le maintien ou la rupture, en raison d'une adoption, des liens de droit entre l'enfant et sa famille d'origine, 2) que celles-ci ont donné librement leur consentement dans les formes légales requises, et que ce consentement a été donné ou constaté par écrit () ". Aux termes de l'article 5 de cette convention : " Les adoptions visées par la Convention ne peuvent avoir lieu que si les autorités compétentes de l'Etat d'accueil: a) ont constaté que les futurs parents adoptifs sont qualifiés et aptes à adopter ; b) se sont assurées que les futurs parents adoptifs ont été entourés des conseils nécessaires ; et c) ont constaté que l'enfant est ou sera autorisé à entrer et à séjourner de façon permanente dans cet Etat. ". Aux termes de l'article 14 de la convention : " Les personnes résidant habituellement dans un État contractant, qui désirent adopter un enfant dont la résidence habituelle est située dans un autre État contractant, doivent s'adresser à l'Autorité centrale de l'État de leur résidence habituelle. ". Selon l'article 15 de cette convention : " 1. Si l'Autorité centrale de l'Etat d'accueil considère que les requérants sont qualifiés et aptes à adopter, elle établit un rapport contenant des renseignements sur leur identité, leur capacité légale et leur aptitude à adopter, leur situation personnelle, familiale et médicale, leur milieu social, les motifs qui les animent, leur aptitude à assumer une adoption internationale, ainsi que sur les enfants qu'ils seraient aptes à prendre en charge.2. Elle transmet le rapport à l'Autorité centrale de l'Etat d'origine ". Aux termes de son article 16 : " 1. Si l'Autorité centrale de l'Etat d'origine considère que l'enfant est adoptable, a) elle établit un rapport contenant des renseignements sur l'identité de l'enfant, son adoptabilité, son milieu social, son évolution personnelle et familiale, son passé médical et celui de sa famille, ainsi que sur ses besoins particuliers ; b) elle tient dûment compte des conditions d'éducation de l'enfant, ainsi que de son origine ethnique, religieuse et culturelle ; c) elle s'assure que les consentements visés à l'article 4 ont été obtenus ; et d) elle constate, en se fondant notamment sur les rapports concernant l'enfant et les futurs parents adoptifs, que le placement envisagé est dans l'intérêt supérieur de l'enfant. 2. Elle transmet à l'Autorité centrale de l'Etat d'accueil son rapport sur l'enfant, la preuve des consentements requis et les motifs de son constat sur le placement, en veillant à ne pas révéler l'identité de la mère et du père, si, dans l'Etat d'origine, cette identité ne peut pas être divulguée ". Selon l'article 17 de la convention : " Toute décision de confier un enfant à des futurs parents adoptifs ne peut être prise dans l'État d'origine que / a) si l'Autorité centrale de cet État s'est assurée de l'accord des futurs parents adoptifs ; / b) si l'Autorité centrale de l'État d'accueil a approuvé cette décision, lorsque la loi de cet État ou l'Autorité centrale de l'État d'origine le requiert ; / c) si les Autorités centrales des deux États ont accepté que la procédure en vue de l'adoption se poursuive ; et / d) s'il a été constaté conformément à l'article 5 que les futurs parents adoptifs sont qualifiés et aptes à adopter et que l'enfant est ou sera autorisé à entrer et à séjourner de façon permanente dans l'État d'accueil. ". L'article 19, paragraphe 1, de la convention stipule que " Le déplacement de l'enfant vers l'État d'accueil ne peut avoir lieu que si les conditions de l'article 17 ont été remplies. ". Aux termes de l'article 23, paragraphe 1, de la même convention : " Une adoption certifiée conforme à la Convention par l'autorité compétente de l'État contractant où elle a eu lieu est reconnue de plein droit dans les autres États contractants. Le certificat indique quand et par qui les acceptations visées à l'article 17, lettre c), ont été données ". Aux termes de son article 29 : " Aucun contact entre les futurs parents adoptifs et les parents de l'enfant ou toute autre personne qui a la garde de celui-ci ne peut avoir lieu tant que les dispositions de l'article 4, lettres a) à c), et de l'article 5, lettre a), n'ont pas été respectées, sauf si l'adoption a lieu entre membres d'une même famille ou si les conditions fixées par l'autorité compétente de l'État d'origine sont remplies. ". Enfin, en vertu de l'article 41 de cette convention, celle-ci s'applique " chaque fois qu'une demande visée à l'article 14 a été reçue après l'entrée en vigueur de la Convention dans l'État d'accueil et l'État d'origine. ".

6. Les engagements pris par la France en tant qu'État partie à la convention signée à La Haye le 29 mai 1993 lui imposent de veiller au respect des exigences posées par la convention en matière d'adoption internationale.

7. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour rejeter la demande de visa de long séjour présentée par Marika C, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés de ce que le Bénin est, comme la France, partie à la convention de la Haye du 29 mai 1993 sur la protection des enfants et la coopération en matière d'adoption internationale depuis le 1er octobre 2018 et que, ce pays n'ayant toujours pas mis en place les mécanismes de coopération nécessaires à l'application de cette convention, les adoptions internationales y sont suspendues depuis cette date. La commission de recours a estimé que l'adoption de Marika C a été menée en violation de cette suspension et ne respecte ni les principes éthiques de l'adoption internationale, ni la procédure prévue par la convention de la Haye. Ainsi, cette commission a relevé, d'une part, sur le fond, que le principe de subsidiarité prévu à l'article 4 de la convention de la Haye n'a pas été respecté et qu'aucun rapport social sur l'enfant, effectué par les autorités compétentes de son pays d'origine, n'a été produit en méconnaissance de l'article 16 de cette convention, d'autre part, sur le plan procédural, qu'en l'absence de mise en œuvre des mécanismes de coopération prévus par la convention de la Haye (absence d'accompagnement par un organisme dûment agréé dans les deux Etats ou, à défaut, un traitement d'Autorité centrale à Autorité centrale), M. D E ne peut produire les documents de procédure requis (accords à la poursuite de la procédure d'adoption et certificat de conformité). Enfin, la commission de recours a retenu que l'adoptant ne dispose pas de l'agrément requis pour toute adoption internationale en méconnaissance des articles 14 et 15 de cette même convention.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. D E, de nationalité française, n'a pas préalablement saisi, en vue de l'adoption simple de Marika C, l'Autorité centrale française en violation des stipulations de l'article 14 de la convention de la Haye. En outre, il ressort des pièces du dossier que l'adoption de cet enfant a été prononcée sans qu'ait été appréciée son adoptabilité et sans vérifier le respect du principe de subsidiarité en méconnaissance des stipulations de l'article 4 de cette même convention de la Haye. Il est par ailleurs constant que l'Autorité centrale de l'Etat d'origine n'a pas établi le rapport prévu à l'article 16 de cette convention qui permet notamment d'évaluer la situation sociale, personnelle, familiale et médicale de l'enfant. Il n'est pas davantage contesté par M. D E qu'il ne dispose pas de l'agrément délivré par l'Etat d'accueil et qui permet de vérifier que l'adoptant est apte et qualifié à adopter conformément aux articles 5 et 15 de cette même convention. Si le requérant fait valoir que le conseil de famille a donné son consentement à l'adoption de cet enfant dont les deux parents sont décédés, conformément à l'article 68 du code de l'enfant en République du Bénin, le procès-verbal qu'il produit ne permet pas de l'établir. Enfin, ainsi que l'indique le ministre de l'Europe et des affaires étrangères, la procédure d'adoption engagée à l'initiative de M. D E ne respecte les garanties procédurales et les mécanismes de coopération prévus aux articles 17 et 23 de la convention de la Haye et méconnaît la décision de suspension des adoptions internationales entre la France et le Bénin. Dans ces conditions, l'adoption de Marika C doit être regardée comme étant contraire aux principes de l'adoption internationale tels qu'énoncés par les articles précités de la convention de La Haye, alors même que le requérant dispose d'un jugement d'adoption simple rendu par une juridiction béninoise et de l'accord de l'intéressée. Par suite, la commission de recours n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit ni d'une erreur d'appréciation en refusant, pour les motifs exposés au point précédent, de délivrer le visa sollicité.

9. En second lieu, il résulte de ce qui précède que l'adoption dont se prévaut M. D E a été prononcée en violation de la convention de La Haye du 29 mai 1993, dont l'un des buts est de garantir que les adoptions internationales ont lieu dans l'intérêt supérieur de l'enfant et le respect de ses droits fondamentaux. Il suit de là que le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision contestée serait contraire à l'intérêt supérieur de Marika C, tel que protégé par le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

M. Sarda, premier conseiller,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

Le rapporteur,

M. A

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°220051

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