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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200527

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200527

lundi 11 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200527
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantSCP BORIE & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I, Par une requête et un mémoire, enregistrés le 13 janvier 2022 et le 3 mai 2022 sous le numéro 2200527, M. A D, agissant en son nom et en tant que représentant légal de H G, représenté par Me Kiganga, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 25 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 9 juillet 2021 des autorités consulaires françaises à Tunis refusant de délivrer à Mohamed Amine G un visa de long séjour en qualité de visiteur ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de la demande de visa, dans un délai de vingt jours à compter de la notification de la décision à intervenir, et de délivrer le visa sollicité ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la décision de la commission de recours est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation dès lors que, d'une part, le demandeur de visa justifie d'une assurance maladie couvrant ses éventuelles dépenses de santé lors de son séjour en France, d'autre part, son épouse et lui-même contribuent à l'entretien et à l'éducation de cet enfant et, enfin, ils justifient de conditions d'accueil qui sont conformes à son intérêt.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

II, Par une requête et un mémoire, enregistrés le 13 janvier 2022 et le 3 mai 2022 sous le numéro 2200528, Mme F G, représentée par Me Kiganga, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 8 décembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 9 juillet 2021 des autorités consulaires françaises à Tunis refusant de lui délivrer un visa de long séjour en qualité de visiteur ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de procéder à un nouvel examen de la demande de visa, dans un délai de vingt jours à compter de la notification de la décision à intervenir, et de délivrer le visa sollicité ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que la décision de la commission de recours est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation dès lors que, d'une part, elle justifie d'une assurance maladie couvrant ses éventuelles dépenses de santé lors de son séjour en France, d'autre part, M. D et son épouse contribuent à son entretien et à son éducation et, enfin, ils justifient de conditions d'accueil qui sont conformes à son intérêt.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- et les conclusions de Mme Robert-Nutte, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Par un acte de kafala adoulaire homologué par le président du tribunal cantonal de Tunis, Mohamed Amine G et Nesrine G, nés le 28 juin 2005 et le 28 octobre 2003, ont été confiés à M. A D et Mme B E épouse D, ressortissants français. Par un jugement du 2 octobre 2019 rendu par le tribunal de première instance de Mahdia, ces deux enfants ont été placés sous la tutelle légale de M. et Mme D. Par des décisions du 9 juillet 2021, les autorités consulaires françaises à Tunis ont refusé de délivrer à Mohamed Amine G et Nesrine G un visa de long séjour en qualité de visiteurs. Par des décisions du 25 novembre 2021 et du 8 décembre 2021, dont M. A D et Mme F G demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur la jonction :

2. Les requêtes enregistrées sous les n°s 2200527 et 2200528 présentent à juger des questions semblables et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation des décisions du 25 novembre 2021 et du 8 décembre 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

3. Il ressort des termes des décisions attaquées que, pour rejeter les demandes de visas de long séjour présentées par Mohamed Amine G et Nesrine G, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, les intéressés ne disposent pas d'une assurance maladie couvrant l'ensemble de leurs soins de santé durant toute la durée du séjour envisagé, d'autre part, les conditions de ressources et d'hébergement de M. et Mme D ne permettent pas d'accueillir un adolescent et une jeune adulte dans leur foyer et, enfin, les époux D ne justifient pas contribuer à l'éducation et à l'entretien des demandeurs de visas depuis l'obtention de " la tutelle officieuse ".

En ce qui concerne Nesrine G :

4. En l'absence de toute disposition conventionnelle, législative ou réglementaire déterminant les cas où le visa peut être refusé à un étranger désirant se rendre en France, et eu égard à la nature d'une telle décision, les autorités françaises disposent d'un large pouvoir d'appréciation à cet égard, et peuvent se fonder non seulement sur des motifs tenant à l'ordre public mais sur toute considération d'intérêt général.

5. Aux termes de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour entrer en France, tout étranger doit être muni : Sauf s'il est exempté de cette obligation, des visas exigés par les conventions internationales et par l'article 6, paragraphe 1, points a et b, du règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ; 2o Sous réserve des conventions internationales, et de l'article 6, paragraphe 1, point c, du code frontières Schengen, du justificatif d'hébergement prévu à l'article L. 313-1, s'il est requis, et des autres documents prévus par décret en Conseil d'État relatifs à l'objet et aux conditions de son séjour et à ses moyens d'existence, à la prise en charge par un opérateur d'assurance agréé des dépenses médicales et hospitalières, y compris d'aide sociale, résultant de soins qu'il pourrait engager en France, ainsi qu'aux garanties de son rapatriement ; () ". Aux termes de l'article L. 426-20 du même code : " L'étranger qui apporte la preuve qu'il peut vivre de ses seules ressources, dont le montant doit être au moins égal au salaire minimum de croissance net annuel, indépendamment de l'allocation aux adultes handicapés mentionnée à l'article L. 821-1 du code de la sécurité sociale et de l'allocation supplémentaire mentionnée à l'article L. 815-24 du même code, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "visiteur" d'une durée d'un an. Il doit en outre justifier de la possession d'une assurance maladie couvrant la durée de son séjour et prendre l'engagement de n'exercer en France aucune activité professionnelle. () ".

6. Il résulte des dispositions de l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, éclairées par celles de l'article L. 426-20 du même code, que, lorsqu'elle est saisie d'une demande de visa de long séjour en qualité de visiteur, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France peut légalement fonder sa décision de refus sur la circonstance que le demandeur ne justifie pas pour la totalité de la durée de son séjour d'une prise en charge par un opérateur d'assurance agréé, des dépenses médicales et hospitalières résultant de soins qu'il pourrait engager en France.

7. Nesrine G, née le 28 octobre 2003, majeure à la date de la décision du 8 décembre 2021 de la commission de recours, a déposé une demande de visa de long séjour en qualité de visiteur. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressée a produit, à l'appui de sa demande de visa, un contrat d'assurance de voyage couvrant ses frais médicaux, jusqu'à 50 000 euros, sur la période allant du 20 juillet 2021 au 19 juillet 2022, soit une durée d'un an qui correspond à la durée maximale du séjour envisagé. Dans ces conditions, le premier motif de la décision du 8 décembre 2021 est entaché d'une erreur d'appréciation.

8. Par ailleurs, comme mentionné au point précédent, Nesrine G était majeure à la date de la décision du 8 décembre 2021 de la commission de recours. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision de rejet si elle s'était uniquement fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, les conditions de ressources et d'hébergement de M. et Mme D ne permettent pas d'accueillir une jeune adulte dans leur foyer et, d'autre part, ces derniers ne justifient pas contribuer à l'éducation et à l'entretien de la demandeuse de visa.

En ce qui concerne Mohamed Amine G :

9. D'une part, il ressort des pièces du dossier que Mohamed Amine G, né le 28 juin 2005, a produit, à l'appui de sa demande de visa, un contrat d'assurance de voyage couvrant ses frais médicaux, jusqu'à 50 000 euros, sur la période allant du 20 juillet 2021 au 19 juillet 2022, soit une durée d'un an qui correspond à la durée maximale du séjour envisagé. Dans ces conditions, le premier motif de la décision du 25 novembre 2021 de la commission de recours est entaché d'une erreur d'appréciation.

10. D'autre part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

11. L'intérêt d'un enfant est en principe de vivre auprès de la personne qui, en vertu d'une décision de justice qui produit des effets juridiques en France, est titulaire à son égard de l'autorité parentale. Ainsi, dans le cas où un visa d'entrée et de long séjour en France est sollicité en vue de permettre à un enfant de rejoindre un ressortissant français ou étranger qui a reçu délégation de l'autorité parentale dans les conditions qui viennent d'être indiquées, ce visa ne peut en règle générale, eu égard notamment aux stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant, être refusé pour un motif tiré de ce que l'intérêt de l'enfant serait au contraire de demeurer auprès de ses parents ou d'autres membres de sa famille. En revanche, et sous réserve de ne pas porter une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale, l'autorité chargée de la délivrance des visas peut se fonder, pour rejeter la demande dont elle est saisie, non seulement sur l'atteinte à l'ordre public qui pourrait résulter de l'accès de l'enfant au territoire national, mais aussi sur le motif tiré de ce que les conditions d'accueil de celui-ci en France seraient, compte tenu notamment des ressources et des conditions de logement du titulaire de l'autorité parentale, contraires à son intérêt.

12. Par un jugement du 2 octobre 2019, le tribunal de première instance de Mahdia a placé Mohamed Amine G sous la tutelle légale de M. et Mme D. Ce jugement, eu égard à son contenu et à l'étendue des prérogatives confiées aux époux D, doit être regardé comme leur confiant l'exercice de l'autorité parentale sur cet enfant mineur. Dès lors, l'intérêt supérieur de Mohamed Amine G est en principe de vivre auprès de M. et Mme D sur le territoire français.

13. Il ressort des pièces du dossier que M. D a perçu 22 951 euros de revenus au titre de l'année 2020, à savoir 14 421 euros au titre de sa pension de retraite et 8 530 euros au titre de ses revenus fonciers. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme B E épouse D perçoit une pension de retraite tunisienne d'un montant mensuel correspondant à environ 650 euros bruts. Ces revenus cumulés doivent être regardés comme suffisants à la fois pour assurer à Nesrine G des moyens d'existence lors de son séjour en France et pour prendre en charge Mohamed Amine G dans leur foyer, qui est actuellement composé de deux personnes. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier que les époux D occupent un appartement de 67 mètres carrés, dont Mme D est propriétaire. Si ce logement ne comporte que deux chambres, alors que M. et Mme D ont vocation à héberger à la fois Nesrine G et Mohamed Amine G, ces conditions de logement doivent être regardées, dans les circonstances particulières de l'espèce, comme étant conformes à l'intérêt supérieur de Mohamed Amine G qui leur a été confié depuis plus de deux ans et dont la sœur a vocation à séjourner sur le territoire français. Par suite, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer le visa sollicité au motif que les conditions d'accueil du demandeur de visa ne sont pas conformes à son intérêt.

14. Enfin, et alors que l'intérêt supérieur de Mohamed Amine G est de résider en France auprès de sa sœur et de M. et Mme D, il ne résulte pas de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision si elle s'était uniquement fondée sur le motif tiré de ce que ces derniers ne justifient pas contribuer effectivement à son entretien et à son éducation.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants sont fondés à demander l'annulation des décisions attaquées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

16. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois suivant sa notification.

Sur les frais liés au litige :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement aux requérant d'une somme globale de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France du 25 novembre 2021 et du 8 décembre 2021 sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à Nesrine G et Mohamed Amine G un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. D et Mme G une somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes n°s 2200527 et 2200528 est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à Mme F G et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

M. Sarda, premier conseiller,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2022.

Le rapporteur,

M. C

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

S. LE DUFF

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2200527, 2200528

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