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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200612

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200612

lundi 4 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200612
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC+
Formation9ème Chambre
Avocat requérantTCHIAKPE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 17 janvier 2022 et le 6 avril 2022, M. E D, représenté par Me Tchiakpe, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre les décisions du 1er juin 2021 des autorités consulaires françaises à Kinshasa (République démocratique du Congo) refusant de délivrer à Mme G, Delphine A D, Joel A D et Believe A D un visa de long séjour en qualité de membres de famille de réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 70 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen des demandes de visas dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est également entachée d'un défaut d'examen dès lors que la commission de recours ne s'est pas prononcée sur l'établissement du lien de filiation par la possession d'état ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- cette même décision est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation, tant au regard des actes d'état civil produits que de la possession d'état ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut être également fondée sur le motif tiré de ce que les documents d'état civil produits n'ont pas été légalisés par les autorités congolaises et par les autorités consulaires françaises.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. E D, ressortissant congolais, né le 6 mars 1974, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 9 juillet 2018. Mme G, qu'il présente comme sa concubine, Delphine A D, Joel A D et Believe A D, nés respectivement le 1er janvier 2007, le 28 mars 2009 et le 23 décembre 2011, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas de long séjour, auprès des autorités consulaires françaises à Kinshasa, en qualité de membres de famille de réfugié. Par des décisions du 1er juin 2021, ces autorités ont refusé de délivrer les visas sollicités. Par une décision du 17 novembre 2021, dont M. A D demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Et aux termes de l'article L. 561-5 : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

4. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour rejeter les demandes de visas de long séjour présentées par Mme G, Delphine A D, Joel A D et Believe A D, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, les actes de naissance produits ont été transcrits, une première fois, sur la base de jugements supplétifs tardifs le 26 octobre 2018 et annulés à la suite de jugements d'annulation rendus le 9 juin 2021 et le 10 juin 2021 et, une seconde fois, le 16 juillet 2021, postérieurement à l'obtention par M. A D du statut de réfugié, d'autre part, seules les photocopies de ces actes ont été produites au recours et ceux-ci n'ont pas été authentifiés par les autorités congolaises. La commission de recours a estimé que, dans ces conditions, l'identité des demandeurs de visas et leur lien familial avec le réunifiant ne sont pas établis.

En ce qui concerne Delphine A D, Joel A D et Believe A D :

5. Le requérant produit, pour justifier de l'identité des demandeurs de visas et des liens de filiation allégués, un jugement n°RCE. 8049/II, rendu le 10 juin 2021 par le tribunal pour enfants de F, qui ordonne l'annulation des actes de naissance n°4755, n°4756 et n°4757 dressés initialement pour les enfants J A D, H A D et I A D et ordonne à l'officier d'état civil de la commune de Ngaliema de leur établir de nouveaux actes de naissance. Il produit également les copies des volets n°1 des actes de naissance n°4308, n°4309 et n°4310, dressés le 16 juillet 2021 en transcription de ce jugement d'annulation, qui mentionnent que Delphine A D, Joel A D et Believe A D sont nés respectivement le 1er janvier 2007, le 28 mars 2009 et le 23 décembre 2011 à Kinshasa et qui font état de leur lien de filiation avec Mme G et le réunifiant. Enfin, il verse aux débats les passeports des demandeurs de visas.

6. La commission de recours a retenu, d'une part, que les actes de naissance produits à l'appui des demandes de visas ont été transcrits sur la base d'un jugement supplétif rendu tardivement le 26 octobre 2018, d'autre part, que ces actes ont été annulés à la suite d'un jugement du 10 juin 2021 qui a fait l'objet d'une transcription le 16 juillet 2021 et, enfin, que les nouveaux documents d'état civil ont été dressés postérieurement à l'obtention par M. A D du statut de réfugié. Toutefois, le ministre de l'intérieur reconnaît dans son mémoire en défense que ces motifs sont erronés.

7. Si la commission de recours et le ministre de l'intérieur font valoir que les copies du volet n°1 des actes de naissance n°4308, n°4309 et n°4310 n'ont pas fait l'objet d'une légalisation par les autorités congolaises en méconnaissance des dispositions de l'article 99 du code de la famille congolais, cette circonstance ne suffit pas à remettre en cause leur authenticité et la véracité des informations qui y figurent alors que celles-ci concordent avec celles inscrites sur les passeports des demandeurs de visas et avec les déclarations effectuées par M. A D lors de sa demande d'asile. En outre, dans son mémoire en réplique, le requérant apporte la preuve que ces copies ont été légalisées par les autorités locales postérieurement à la décision attaquée. Par ailleurs, si le ministre de l'intérieur relève également que ces actes d'état civil n'ont pas été légalisés par les autorités consulaires françaises, cette circonstance ne permet pas de renverser la présomption d'authenticité qui s'attache à ces documents. Dès lors, l'identité des demandeurs de visas et leur lien de filiation avec le réunifiant doivent être regardés comme établis. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités pour les motifs exposés au point 4.

8. Si le ministre de l'intérieur sollicite une substitution de motifs, les arguments qu'il invoque se rapportent aux motifs écartés au point précédent.

En ce qui concerne Mme G :

9. Le requérant produit, pour justifier de l'identité de la demandeuse de visa, un jugement n°RC. 6030/XI, rendu le 9 juin 2021 par le tribunal de paix de Kinshasa-Psont Kasa-Vubu, qui ordonne l'annulation d'un acte de naissance n°4951/2018 dressé initialement pour Mme G et enjoint à l'officier d'état civil de la commune de Kalamu de lui dresser un nouvel acte de naissance. Il produit également la copie du volet n°1 d'un acte de naissance n°3425/2021, établi le 16 juillet 2021 en transcription de ce jugement d'annulation, qui mentionne que Mme G est née le 12 juillet 1973 à Kinshasa. Enfin, il verse aux débats le passeport de la demandeuse de visa.

10. La commission de recours a retenu, d'une part, que l'acte de naissance produit à l'appui de la demande de visa a été transcrit sur la base d'un jugement supplétif rendu tardivement le 26 octobre 2018, d'autre part, que cet acte a été annulé à la suite d'un jugement du 9 juin 2021 qui a fait l'objet d'une transcription le 16 juillet 2021 et, enfin, que le nouvel acte de naissance produit a été dressé postérieurement à l'obtention par M. A D du statut de réfugié. Toutefois, le ministre de l'intérieur reconnaît dans son mémoire en défense que ces motifs sont erronés.

11. Si la commission de recours et le ministre de l'intérieur font valoir que la copie du volet n°1 de l'acte de naissance n°3425/2021 n'a pas fait l'objet d'une légalisation par les autorités congolaises en méconnaissance des dispositions de l'article 99 du code de la famille congolais, cette circonstance ne suffit pas à remettre en cause son authenticité et la véracité des informations qui y figurent alors que celles-ci concordent avec celles inscrites sur le passeport de Mme G et avec les déclarations effectuées par M. A D lors de sa demande d'asile. En outre, dans son mémoire en réplique, le requérant apporte la preuve que cette copie a été légalisée par les autorités locales postérieurement à la décision attaquée. Par ailleurs, si le ministre de l'intérieur relève également que cet acte d'état civil n'a pas été légalisé par les autorités consulaires françaises, cette circonstance ne permet pas de renverser la présomption d'authenticité qui s'attache à ce document. Dès lors, l'identité de la demandeuse de visa doit être regardée comme établie.

12. Par ailleurs, il ressort des pièces des pièces du dossier que M. A D a déclaré Mme G comme sa concubine dès le dépôt de sa demande d'asile. En outre, comme mentionné au point 7, les enfants J A D, H A D et I A D, nés respectivement le 1er janvier 2007, le 28 mars 2009 et le 23 décembre 2011, sont issus de l'union entre Mme G et le réunifiant. Dans ces conditions, et alors que l'administration n'apporte aucun élément de nature à remettre en cause l'existence de la relation de concubinage alléguée, le requérant doit être regardé comme justifiant de la continuité et de la stabilité de sa vie commune avec Mme G avant l'introduction de sa demande d'asile. Cette dernière doit donc être regardée comme la concubine de M. A D, au sens des dispositions du 2° de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de lui délivrer le visa sollicité pour les motifs exposés au point 4.

14. Si le ministre de l'intérieur sollicite une substitution de motifs, les arguments qu'il invoque se rapportent aux motifs écartés au point 11.

15. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A D est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

16. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer à l'encontre du ministre de l'intérieur, à défaut pour lui de justifier de l'exécution du présent jugement dans un délai de deux mois à compter de sa notification, une astreinte de 50 euros par jour de retard jusqu'à la date à laquelle ce jugement aura reçu exécution.

Sur les frais liés au litige :

17. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A D de la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France du 17 novembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à Mme G, Delphine A D, Joel A D et Believe A D un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Une astreinte de 50 (cinquante) euros par jour de retard est prononcée à l'encontre du ministre de l'intérieur s'il n'est pas justifié de l'exécution du présent jugement dans le délai mentionné à l'article 2 ci-dessus.

Article 4 : L'Etat versera à M. A D une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. E D et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 7 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

M. Sarda, premier conseiller,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2022 .

Le rapporteur,

M. B

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°220061

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