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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200935

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200935

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200935
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantBENMERZOUG

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 janvier 2022, M. E C, Mme H D, agissant en leurs noms et en tant que représentants légaux de leurs enfants mineurs, et M. J C, représentés par Me Benmerzoug, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du

27 juillet 2021 des autorités consulaires françaises à Islamabad (Pakistan) refusant de délivrer à Mme D, à M. J C, et aux enfants mineurs A C, G C, B C et F C des visas de long séjour en qualité de membres de famille de réfugié ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation et méconnaît les dispositions des article 47 du code civil et L. 752-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que l'identité des demandeurs de visas et leur lien familial avec le réunifiant sont établis par la production d'actes d'état civil authentiques, d'un acte de mariage délivré par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et par la possession d'état ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les autres moyens soulevés par M. C et Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme I a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant afghan, né le 15 mai 1979, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) du 27 avril 2017. Par une décision en date du 27 juillet 2021, les autorités consulaires françaises à Islamabad (Pakistan) ont rejeté les demandes de visas de long séjour présentées au titre de la réunification familiale par son épouse alléguée, Mme D, et ses cinq enfants allégués, M. J C, né le 11 janvier 2004, désormais majeur, et les jeunes A C, G C, B C et F C, nés respectivement le 6 mars 2006, le 7 juillet 2008, le 10 décembre 2011 et le 15 mai 2013. Par une décision du 24 novembre 2021, dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

2. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / Si le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire est un mineur non marié, il peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint par ses ascendants directs au premier degré, accompagnés le cas échéant par leurs enfants mineurs non mariés dont ils ont la charge effective. / L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables () ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ". L'article L. 121-9 du même code auquel renvoie le précédent texte dispose que : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides est habilité à délivrer aux réfugiés et bénéficiaires de la protection subsidiaire ou du statut d'apatride, après enquête s'il y a lieu, les pièces nécessaires pour leur permettre soit d'exécuter les divers actes de la vie civile, soit de faire appliquer les dispositions de la législation interne ou des accords internationaux qui intéressent leur protection, notamment les pièces tenant lieu d'actes d'état civil. Le directeur général de l'office authentifie les actes et documents qui lui sont soumis. Les actes et documents qu'il établit ont la valeur d'actes authentiques. Ces diverses pièces suppléent à l'absence d'actes et de documents délivrés dans le pays d'origine. Les pièces délivrées par l'office ne sont pas soumises à l'enregistrement ni au droit de timbre ".

3. D'autre part, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les actes établis par l'OFPRA sur le fondement de ces dispositions, en cas d'absence d'acte d'état civil ou de doute sur leur authenticité, et produits à l'appui d'une demande de visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois, présentée pour les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire dans le cadre d'une réunification familiale, ont, dans les conditions qu'elles prévoient, valeur d'actes authentiques qui fait obstacle à ce que les autorités consulaires en contestent les mentions, sauf en cas de fraude à laquelle il appartient à l'autorité administrative de faire échec.

4. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour rejeter les demandes de visas, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que les documents d'identité afghans ou " taskeras " produits à l'appui de la demande de visas ne sont pas probants car ils ont été établis tardivement et postérieurement à l'obtention du statut de réfugié du réunifiant et, d'autre part, de ce qu'en l'absence de possession d'état, alors que le réunifiant réside en France depuis 2016, l'identité des demandeurs et leur lien familial avec le réfugié ne sont pas établis.

En ce qui concerne Mme D :

5. Mme D a produit à l'appui de sa demande de visa le certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état-civil que le directeur de l'OFPRA a délivré à M. C le 24 mai 2017, conformément aux dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, attestant de son mariage le 15 février 2003 à Nangarhar (Afghanistan) avec Mme H D, née le 8 avril 1984. Le lien matrimonial doit être considéré comme établi.

6. Pour justifier de l'identité de la demanderesse de visa, les requérants ont produit un extrait du document d'identité afghan (tazkera), établi le 5 juillet 2017, comportant les nom, prénom, filiation, date et lieu de naissance qu'ils présentent comme un certificat de naissance. Ils produisent également la copie du passeport de l'intéressée, établi le 23 juillet 2018, par les autorités afghanes. Le seul caractère tardif de la tazkera de Mme D n'est pas de nature, en l'espèce, à ôter à ce document toute valeur probante. Dès lors, il résulte de ce qui précède que l'identité de la demandeuse de visa doit être regardée comme établie. Si le ministre soutient également que les documents produits à l'appui de la demande de visa de Mme D auraient un caractère frauduleux dès lors que M. C est défavorablement connu des services de police pour faux et usage de faux, cette circonstance ne permet pas en l'espèce d'établir la fraude dont seraient entachés les documents produits. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en rejetant la demande de visa de Mme D pour le motif rappelé au point 4.

En ce qui concerne les enfants A C, G C et B C :

7. Les requérants soutiennent que les jeunes A, G, et B sont leurs enfants et que leur filiation est établie par les documents d'état civil produits au soutien des demandes de visa litigieuses. Ils produisent ainsi les passeports de A, G et B, délivrés le 20 janvier 2018 mentionnant les dates de naissance conformes aux déclarations de M. C auprès de l'OFPRA et les extraits des tazkeras de A, G, B, délivrés le 3 juillet 2017, mentionnant leur filiation avec M. E C. Le seul caractère tardif des tazkeras n'est pas de nature, en l'espèce, à ôter à ces documents toute valeur probante. Ainsi qu'il a été dit au point précédent, la circonstance que M. C soit défavorablement connu des services de police pour faux et usage de faux ne suffit pas à faire regarder ces documents comme frauduleux, faute d'éléments plus précis apportés au dossier. Dans les circonstances de l'espèce, ces différents documents permettent d'établir, de manière suffisante, l'identité et les liens familiaux de A, G et B avec M. C, le réunifiant. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer aux enfants A C, G C et B C des visas de long séjour pour les motifs exposés au point 4.

8. Il s'ensuit, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête s'agissant de Mme D et des jeunes A, G et B, que la commission de recours contre les refus de visa d'entrée en France a fait une inexacte application des dispositions précitées en rejetant les demandes de visas présentées pour les intéressés.

En ce qui concerne M. J C et le jeune F :

9. En revanche, en se bornant à produire, s'agissant de M. J C, un passeport et une tazkera non traduite et illisible, et s'agissant du jeune F, le seul passeport de ce dernier délivré le 12 mars 2013, les requérants ne justifient pas du lien de filiation entre ces personnes et le réunifiant. Par ailleurs, ni les transferts d'argent adressés à un tiers non identifié, ni les photographies ou les traces d'échanges non traduits, ni les attestations versées aux débats ne permettent d'établir le lien familial entre les intéressés par le mécanisme de la possession d'état. Dans ces conditions, la commission de recours n'a pas entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer à M. J C et à l'enfant F un visa de long séjour pour les motifs exposés au point 5.

10. Compte tenu de ce qui précède, en l'absence de caractère établi du lien de filiation revendiqué, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs et au vu des éléments produits au dossier, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.

11. Il résulte de tout ce qui précède que M. C et Mme D sont seulement fondés à demander l'annulation de la décision attaquée en tant qu'elle refuse la délivrance de visas à Mme D et aux jeunes A, G et B C.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

12. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance de visas de long séjour à Mme D et aux jeunes A, G et B C dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige:

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. C et Mme D d'une somme globale de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France du 24 novembre 2021 est annulée en tant qu'elle refuse de délivrer des visas à Mme D et aux jeunes A, G et B C.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à Mme D et aux enfants A C, G C et B C des visas de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. C et Mme D une somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié aux consorts C et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 2 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Ronciere, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2022 .

La rapporteure,

M.-A. RONCIERE

La présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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