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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200937

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200937

vendredi 7 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200937
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantPRONOST

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 janvier 2022, et un mémoire complémentaire enregistré le 16 mai 2022, Mme E F et Mme D H G, représentées par Me Pronost, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours préalable formé le 21 août 2017 contre la décision de l'autorité consulaire française à Kinshasa rejetant la demande de visa d'entrée et de séjour présentée pour Mme H G et l'enfant B H I au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités ou, à tout le moins, de procéder à un nouvel examen de la demande de visas, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'admettre Mme F au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat, en cas d'admission à l'aide juridictionnelle totale ou partielle, le versement de la somme de 1 500 euros au profit de leur conseil, qui renoncera, dans cette hypothèse, à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle en application des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative, ou, si la demande d'aide juridictionnelle est rejetée, à leur profit en application des dispositions de ce dernier article.

Elles soutiennent que :

- la requête est recevable dès lors que les voies et délais de recours n'ont jamais été notifiés ;

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

En ce qui concerne Mme H G :

- elle est entachée d'erreurs de droit dès lors que Mme H G était âgée de moins de 19 ans à la date à laquelle Mme F a fait part de son souhait d'être rejointe au titre de la procédure de réunification familiale et dès lors que la commission s'est estimée à tort en situation de compétence liée pour rejeter la demande de visa au seul motif qu'elle était âgée de plus de dix-neuf ans à la date du dépôt de sa demande de visa ;

En ce qui concerne l'enfant B :

- contrairement au motif retenu par l'autorité consulaire, les déclarations concernant l'enfant B sont concordantes et aucune fraude ne peut être retenue ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme F et Mme A G ne sont pas fondés.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 16 septembre 2022 :

- le rapport de Mme Douet, rapporteur,

- et les observations de Me Pronost, représentant les requérantes.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, ressortissante de la République démocratique du Congo (RDC), s'est vu reconnaitre le bénéfice de la qualité de réfugiée par une décision du 2 avril 2015. Le 24 novembre 2016, des demandes de visas de long séjour ont été déposées pour Mme D H G, née le 2 mars 1997, et la jeune B H I, née le 15 juin 2009, en qualité de membres de la famille d'un réfugié statutaire. Après le rejet de cette demande par l'autorité consulaire française à Kinshasa le 27 juin 2017, Mme F a formé un recours devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, réceptionné le 21 août 2017. Mme F et Mme D H G demandent l'annulation de la décision implicite, née du silence gardé par la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France pendant plus de deux mois sur ce recours.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

3. Par une décision du 14 mars 2022, postérieure à l'introduction de la requête, le bureau d'aide juridictionnelle a accordé à Mme F l'aide juridictionnelle partielle. Par suite, les conclusions tendant à ce que lui soit accordée l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont sans objet et il n'y a pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ".

5. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme F et Mme D H G aient demandé la communication des motifs de la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France. Par suite, elles ne peuvent utilement soutenir que cette décision n'est pas motivée.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 752-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable au litige : " I. - Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint () / 3° Par les enfants non mariés du couple, âgés au plus de dix-neuf ans. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. / II. - Les articles L. 411-2 à L. 411-4 () sont applicables. / () ". Aux termes de l'article R. 752-1 du même code : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa mentionnée au troisième alinéa du II de l'article L. 752-1 () ". Aux termes de l'article L. 411-3 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. "

7. Il ressort des écritures en défense du ministre de l'intérieur que, s'agissant de Mme A G, le refus de visa est fondé sur le fait qu'elle était âgée de plus de 19 ans à la date de sa demande de visa et, s'agissant de l'enfant B, sur l'absence d'une décision juridictionnelle étrangère confiant l'enfant à Mme F au titre de l'exercice de l'autorité parentale et d'autorisation de sortie du territoire émanant du père de l'enfant.

En ce qui concerne Mme A G :

8. Il résulte des termes mêmes des dispositions des articles L. 752-1 et R. 752-1 citées au point 6 que la date de la demande de visa détermine la date à prendre en compte pour la demande de réunification. En tenant compte de l'âge de Mme A G à la date à laquelle cette dernière a sollicité la délivrance d'un visa de long séjour, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a pas entaché sa décision d'erreur de droit. Par ailleurs, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'administration se serait cru en situation de compétence liée pour refuser à Mme A G le visa sollicité.

9. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A G, âgée de 20 ans à la date de la décision attaquée, serait isolée dans son pays d'origine où elle a toujours vécu. La circonstance alléguée que M. C A, dont elle allègue être la fille, serait décédé, ne suffisant pas, en tout état de cause, à démontrer qu'elle serait dépourvue de tout lien en RDC alors qu'il ressort en outre des pièces du dossier que Mme F a déclaré à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides deux autres enfants nés en 1985 et 1993 et résidant en RDC. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne l'enfant B :

10. Il résulte de la combinaison des dispositions de l'article L. 752-1, dans sa rédaction applicable au litige, du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 411-2 et L. 411-3 du même code, auxquelles le II de l'article L. 752-1 renvoie expressément, que l'enfant du réfugié dont l'autre parent ne sollicite pas en même temps que lui un visa de long séjour sur le fondement des dispositions du 1° ou du 2° de cet article a droit à la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale pourvu que soient remplies les conditions fixées par les articles L. 411-2 ou L. 411-3. Il s'ensuit que l'enfant, mineur de dix-huit ans, souhaitant rejoindre son parent réfugié sans son autre parent, bénéficie de plein droit de la délivrance d'un visa de long séjour soit lorsque son autre parent est décédé ou déchu de l'autorité parentale, soit s'il a été confié à son parent réfugié ou au conjoint de ce dernier en exécution d'une décision d'une juridiction étrangère et est muni de l'autorisation de son autre parent.

11. Les requérantes soutiennent que le père de la jeune B est décédé et que l'administration ne pouvait valablement opposer l'absence de décision juridictionnelle confiant l'enfant B à Mme Mme F, au titre de l'exercice de l'autorité parentale. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de la demande de visa, ont été produits, d'une part, une copie intégrale d'un acte de naissance de l'enfant B, dressé le 18 mai 2016, sur la déclaration de M. C A né le 20 juillet 1950, faisant état, en qualité de père, de la naissance le 15 juin 2009 de B et, d'autre part, un certificat de décès délivré le 14 janvier 2010 par un médecin de l'hôpital général de référence de Kinshasa attestant du décès du même M. C A, né le 20 juillet 1950 et décédé le 10 janvier 2010. Compte tenu de ces éléments contradictoires, lesquels ne permettent pas d'établir de manière suffisamment probante le décès du père de l'enfant, les conditions prévues par l'article L. 411-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne sont pas réunies pour qu'il soit fait droit à la demande de visa de long séjour sollicitée et les requérantes ne sont pas fondées à soutenir que la commission a fait une inexacte application des dispositions citées au point 6.

12. Eu égard à ce qui précède et alors que les requérantes n'apportent aucune précision sur la situation et les conditions de vie de l'enfant dans son pays, la décision attaquée n'a pas porté au droit au respect de leur vie privée et familiale, et à celle de cette enfant, une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, les requérantes ne sont pas fondées à soutenir que la décision contestée méconnaît l'intérêt supérieur de cette enfant, protégé par l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

13. Il résulte de tout ce que précède que la requête de Mme F et Mme H G doit être rejetée, en toutes ses conclusions.

D É C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 :Le surplus des conclusions de la requête de Mme F et Mme H G est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E F, à Mme D H G et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 16 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2022.

La présidente-rapporteure,

H. DOUET

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

M.-A. RONCIERE

La greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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