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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2200992

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2200992

lundi 19 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2200992
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantLOUVIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 janvier 2022, Mme D G K et M. B E J, représentés par Me Louvier, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 mars 2020 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions du 25 novembre 2021 des autorités consulaires françaises à Addis-Abeba refusant de délivrer à Mme D G K, à H B E et à Betelehem B E des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, ou à titre subsidiaire, de réexaminer leurs demandes de visa dans les mêmes conditions de délai et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des liens familiaux entre les demandeurs de visas et le réunifiant ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 juin 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut être légalement fondée sur un autre motif d'ordre public, tiré de la bigamie du réunifiant.

M. B E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 6 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E J, ressortissant érythréen né le 9 septembre 1981, s'est vu reconnaître la qualité de réfugié le 10 juillet 2019. Mme D G K, ressortissante érythréenne née le 1er janvier 1993, qu'il présente comme son épouse, H B E et Betelehem B E, qu'il présente comme leurs enfants nés respectivement en 2011 et 2019, ont déposé des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale auprès de l'ambassade de France à Addis-Abeba. Par des décisions du 25 novembre 2020, cette autorité a refusé de leur délivrer les visas sollicités. Par une décision du 17 mars 2021, dont Mme D G K et M. B E J demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 17 mars 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête ;

2. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis () peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ".

3. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial d'un conjoint ou des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien matrimonial entre les époux ou du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa. Le motif tiré de la non-conformité au droit local des actes d'état civil produits, qui ne permet pas de déterminer l'identité des demandeurs de visa ni leur lien familial avec le réfugié statutaire, est également au nombre des motifs d'ordre public pouvant justifier un refus de visa au conjoint et aux enfants de ce réfugié.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Enfin, aux termes de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'office est habilité à délivrer, après enquête s'il y a lieu, aux réfugiés et apatrides les pièces nécessaires pour leur permettre soit d'exécuter les divers actes de la vie civile, soit de faire appliquer les dispositions de la législation interne ou des accords internationaux qui intéressent leur protection, notamment les pièces tenant lieu d'actes d'état civil. () Le directeur général de l'office authentifie les actes et documents qui lui sont soumis. Les actes et documents qu'il établit ont la valeur d'actes authentiques. Ces diverses pièces suppléent à l'absence d'actes et de documents délivrés dans le pays d'origine () ".

6. Il résulte des dispositions précitées que les actes établis par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides sur le fondement des dispositions alors applicables de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en cas d'absence d'acte d'état civil ou de doute sur leur authenticité, et produits à l'appui d'une demande de visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois, présentée pour les membres de la famille d'une personne réfugiée dans le cadre d'une réunification familiale, ont, dans les conditions qu'elles prévoient, valeur d'actes authentiques qui fait obstacle à ce que les autorités consulaires en contestent les mentions, sauf en cas de fraude à laquelle il appartient à l'autorité administrative de faire échec.

7. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de délivrer les visas sollicités, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés de ce que les déclarations du réfugié quant à sa situation familiale et aux conditions de son entrée en France ne sont pas cohérentes, dès lors qu'il est entré sur le territoire français en qualité de compagnon de Mme A F avec laquelle il a eu deux enfants, et de ce qu'en l'absence de certificats de naissance et de documents d'identité et de voyage concernant Mme G K et les enfants H B E et I B E, et en l'absence d'éléments suffisamment probants de possession d'état, l'identité des demandeurs de visas et leurs liens familiaux avec le réunifiant ne sont pas établis.

8. En premier lieu, les requérants produisent, d'une part, pour justifier de leur lien matrimonial, un certificat de mariage établi le 18 août 2020, conformément aux dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, attestant du mariage, célébré 15 janvier 2011 en Erythrée, de M. B E J avec Mme D G, née 1er janvier 1993. S'il est constant que M. E J est entré en France en mai 2019 en se prévalant de la qualité de concubin d'une autre personne, réfugiée statutaire dont il a ensuite déclaré être séparé depuis 2018, cette circonstance ne suffit à elle seule à considérer que ce certificat de mariage aurait été obtenu auprès de l'OFPRA par fraude. En l'absence de mise en œuvre par l'administration de la procédure d'inscription de faux ou de fraude avérée, ce document fait ainsi foi en ce qui concerne l'existence d'un lien matrimonial entre les intéressés.

9. D'autre part, s'il constant qu'aucun document d'état civil n'a été déposé à l'appui des demandes de visas, les requérants produisent, pour justifier de leur identité et de leurs liens familiaux allégués, un certificat d'enregistrement de Mme G K et les enfants H B E et I B E auprès du Haut-commissariat aux réfugiés à Arra en date du 13 octobre 2018, qui porte la mention de leurs noms, prénoms, date de naissance, nationalité et liens familiaux, ainsi que de leurs photographies, et des certificats de baptême des enfants délivrés par l'église orthodoxe érythréenne de Tawahdo. Contrairement à ce que soutient le ministre de l'intérieur, ces documents comportent une date d'établissement et leurs mentions concordent avec celles du certificat d'enregistrement auprès du HCR. En outre, il ressort d'une note de l'OFPRA en date du 20 octobre 2020 que M. E J a déclaré lors du dépôt de sa demande d'asile l'existence de son fils H B né le 3 octobre 2011. Il a en outre déclaré en entretien et dans sa fiche familiale de référence le 29 juillet 2019 que son épouse était enceinte. Dès lors, les éléments produits par les requérants doivent être regardés comme suffisants pour établir, d'une part, l'identité des demandeurs de visas, et d'autre part, leurs liens familiaux avec le réunifiant. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités pour le motif précédemment exposé.

10. En deuxième lieu, s'il est constant que M. E J est entré en France sous couvert d'un visa délivré le 17 avril 2019 par les autorités consulaires françaises à Addis-Abeba, en vue du dépôt d'une demande d'asile en France, en se présentant comme le concubin d'une tierce personne avec laquelle il a eu deux enfants nés en 2015 et 2018, aucun mariage n'a été enregistré entre les intéressés et il ressort des pièces du dossier qu'il a déclaré auprès de l'OFPRA leur séparation en 2018. Dans ces conditions, en rejetant les demandes de visas sollicités, en raison de déclarations incohérentes du réunifiant quant à sa situation familiale, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

11. En dernier lieu, le ministre de l'intérieur fait valoir, dans son mémoire en défense communiqué aux requérants, qu'un motif d'ordre public, tiré de la situation de bigamie du réunifiant, ferait légalement obstacle à la réunification familiale sollicitée. Toutefois, eu égard à ce qui a été dit précédemment, il ne ressort pas des pièces du dossier que la délivrance à Mme G K placerait M. E J dans une situation de bigamie sur le territoire français. Ainsi, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motifs sollicitée par le ministre de l'intérieur en défense.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités, et le cas échéant, de laissez-passer ou tout document de voyage, à titre provisoire, permettant aux intéressés d'entrer sur le territoire national, dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. M. E J a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Louvier, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 17 mars 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à Mme D G K, à H B E et à Betelehem B E des visas de long séjour et le cas échéant, des laissez-passer ou tout document de voyage, à titre provisoire, leur permettant d'entrer sur le territoire national dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Louvier la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D G K, à M. B E à Me Louvier et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 29 août 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2022.

La rapporteure,

S. C

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2200992

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