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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201223

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201223

lundi 26 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201223
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantTRAORE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 janvier 2022 et 7 juin 2022, et des pièces complémentaires enregistrées le 7 juin 2022, M. E G C, représenté par Me Traore, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 17 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Douala (Cameroun) du 10 août 2021 refusant de lui délivrer un visa de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de lui délivrer le visa sollicité dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa situation ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son avocate en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée;

- elle est entachée d'une erreur de droit concernant son éligibilité à la réunification familiale ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation concernant son identité et son lien de filiation avec Mme A ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. G C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 juillet 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D,

- et les conclusions de M. Desimon, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F A, ressortissante camerounaise née le 18 janvier 1977, s'est vue reconnaître en France la qualité de réfugiée par une décision de la cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 13 juin 2019. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour trois de ses enfants allégués, dont M. G C, né le 1er mai 2001. La demande de visa déposée pour M. G C a été rejetée par une décision de l'autorité consulaire française à Douala du 10 août 2021, des visas ayant été délivrés aux deux autres enfants. Le recours formé contre ce refus consulaire devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision du 17 novembre 2021, dont le requérant demande au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions du premier alinéa de l'article L. 561-4 de ce code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 434-3 de ce code : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux ". Enfin, aux termes des dispositions de l'article L. 434-4 de ce code : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France ".

4. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état-civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. A la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

6. La décision attaquée est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de la circonstance que M. G C, âgé de plus de 19 ans au jour du dépôt de sa demande de visa, n'est pas éligible à la procédure de réunification familiale et, d'autre, part, de l'existence de discordances dans les déclarations de la réunifiante, Mme A, quant à la filiation paternelle de l'intéressé.

7. En premier lieu, pour établir l'identité du demandeur de visa et son lien de filiation avec Mme A, a été produit à l'appui de la demande de visa un acte de naissance n°419/2001 établi le 7 mai 2001. Ce document fait état de la naissance de M. G C le 1er mai 2001 et de son lien de filiation avec Mme A, née le 18 janvier 1977. Le ministre fait valoir que ce document ne comporte pas d'indication quant au père de l'enfant, et que Mme A ne l'a pas non plus indiqué dans le formulaire relatif à sa situation familiale, alors pourtant qu'elle a déclaré à l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) que le père de l'enfant était M. B C, également père de ses autres enfants. Le requérant soutient que sa mère n'était pas mariée civilement lors de sa naissance et que son père n'était pas présent lors de l'accouchement, de sorte qu'il n'a pas pu procéder à la reconnaissance dans les délais. Au soutien de ses allégations, le requérant produit un jugement de reconnaissance rendu le 3 mars 2022 par le tribunal de première instance de Mbanga, sur requête de M. B C du 22 septembre 2021, aux termes duquel ce dernier a été reconnu comme le père de l'enfant Christ Lotin G C. Si ce jugement est postérieur à la décision attaquée, il se rapporte à une situation antérieure. Mme A a, par ailleurs, déclaré M. C comme étant le père du demandeur de visa dans le cadre de sa demande d'asile ainsi que dans son recours auprès de la CNDA. Dans ces conditions, l'identité du demandeur de visa et son lien de filiation avec M. C et, en tout état de cause, la réunifiante Mme A, doivent être tenus pour établis. Par suite, le requérant est fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation à ce titre.

8. En second lieu, il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 et L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie expressément, que l'enfant du réfugié a droit à la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale pourvu qu'il soit âgé au plus de dix-neuf ans à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite et que, s'agissant de l'enfant mineur de dix-huit ans, soient remplies les conditions fixées par les articles L. 434-3 ou L. 434-4 de ce code.

9. Il ressort des pièces du dossier que par un courrier du 5 mars 2020 dont la sous-direction des visas a accusé réception le 10 mars 2020, Mme A a informé cette administration de son intention de faire venir ses enfants, dont M. G C, par le biais de la réunification familiale. Une intervenante sociale accompagnant Mme A dans ses " démarches de réunification familiale pour faire venir ses enfants " a, par ailleurs, tenté de prendre contact par courriel avec le consulat général de France à Douala au mois d'avril 2020, lequel lui a répondu que le service des visas était fermé au public en raison de la fermeture des frontières de l'espace Schengen dans le cadre de la lutte contre l'épidémie de covid-19. La demande de réunification familiale doit, donc, être regardée comme ayant nécessairement été introduite avant le 1er mai 2020, date à laquelle M. G C a atteint l'âge de 19 ans, de sorte que ce dernier était éligible à cette procédure. Dès lors, le requérant est fondé à soutenir que le motif de la décision attaquée tiré de son inéligibilité à la procédure de réunification familiale est entaché d'une erreur de droit.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. G C est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. G C le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de sa notification.

Sur les frais liés au litige :

12. M. G C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Traore d'une somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 17 novembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. G C le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Traore une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. G C, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Traore.

Délibéré après l'audience du 5 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2022.

Le rapporteur,

T. D

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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