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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201270

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201270

lundi 25 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201270
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantARNAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I, Par une requête, enregistrée sous le numéro 2201270 le 31 janvier 2022, M. E C, M. A C et Mme B C, représentés par Me Arnal, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite née le 28 novembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions du 23 août 2021 de l'ambassade de France en Haïti refusant de délivrer M. A C et à Mme B C des visas de long séjour en qualité d'enfants étrangers à charge d'un parent de nationalité française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire, de réexaminer les demandes de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision implicite de la commission de recours est entachée d'un défaut de motivation ; la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France n'a pas répondu à sa demande de communication de motifs en méconnaissance des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration ;

- cette décision méconnaît l'article 47 du code civil et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

II, Par une requête et un mémoire, enregistrés sous le numéro 2204105 le 30 mars 2022 et le 18 mai 2022, M. E C, M. A C et Mme B C, représentés par Me Arnal, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 janvier 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre les décisions du 23 août 2021 de l'ambassade de France en Haïti refusant de délivrer M. A C et à Mme B C des visas de long séjour en qualité d'enfant étranger à charge d'un parent de nationalité française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire, de réexaminer les demandes de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'un défaut de motivation ;

- cette décision méconnaît l'article 47 du code civil et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 avril 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut être légalement fondée sur un autre motif tiré de l'absence de qualité de descendants à charge d'un ressortissant français des demandeurs de visas.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- et les observations de Me Arnal, avocate de M. A C, de Mme B C et de M. E C, présent.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C et Mme B C, nés respectivement le 15 septembre 2000 et le 5 juin 2002, ont présenté le 14 avril 2021 auprès de l'ambassade de France en Haïti des demandes de visas en qualité d'enfants étrangers à charge de leur père de nationalité française, M. E C. Ces autorités ont refusé le 23 août 2021 de délivrer les visas sollicités. Par une décision implicite à laquelle s'est substituée une décision explicite du 5 janvier 2022, dont M. E C, M. A C et Mme B C demandent au tribunal l'annulation par les présentes requêtes, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre ces décisions consulaires.

Sur la jonction :

2. Les requêtes enregistrées sous les numéros 2201270 et 2204105 concernant les mêmes demandes de visas, présentent des questions semblables à juger et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige :

3. Si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision.

4. Il résulte de ce qui précède que la requête n° 2201270 des consorts C tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle la commission de recours a rejeté leur recours contre les décisions du 23 août 2021 de l'ambassade de France en Haïti doit être regardée comme dirigée contre la décision expresse du 5 janvier 2022 par laquelle la commission a confirmé ce refus et dont les requérants demandent l'annulation dans leur requête n°2204105.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 5 janvier 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

5. D'une part, s'il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer aux enfants de moins de 21 ans de ressortissants français les visas qu'ils sollicitent afin de mener une vie familiale normale, elles peuvent toutefois opposer un refus à une telle demande pour des motifs d'ordre public, au titre desquels figurent le défaut de valeur probante des documents destinés à établir le lien de filiation allégué ainsi que le caractère frauduleux des actes d'état civil produits.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

7. Aux termes de la décision attaquée, pour rejeter les demandes de visas de long séjour présentée par M. A C et Mme B C, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré du caractère non probant des documents d'état civil produits, de sorte que l'identité des demandeurs de visas et leur lien de filiation avec M. C ne sont pas établis.

8. Pour contester la décision attaquée, les requérants versent aux débats des extraits d'actes de naissance les concernant enregistrés et conservés par le bureau des archives nationales le 19 février 2021. S'il ressort des pièces du dossier que les naissances des intéressés ont été déclarées dans un centre d'état civil incompétent, alors que les dispositions de l'article 55 du code civil haïtien impose que cette déclaration soit faite devant l'officier de l'état civil du lieu de domicile de la mère ou du lieu de naissance de l'enfant, il ressort des documents produits que les naissances des intéressés ont effectivement été enregistrées dans les registres déposés au bureau des archives nationales de la République d'Haïti. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que les dispositions de l'article 55 du code civil haïtien, constitué de deux alinéas, et dont il ressort qu'un délai de deux ans est, à titre subsidiaire, ouvert dans le cas où le délai d'un mois de déclaration d'une naissance n'a pas été respecté, auraient été en l'espèce méconnues. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces dispositions prescriraient ce délai à peine de nullité d'un acte de naissance dûment enregistré dans les registres. Enfin, si l'acte de naissance de M. A C comporte une incohérence quant au jour de la déclaration de l'événement, en mentionnant le vendredi au lieu du mercredi 13 octobre 2000, cette erreur matérielle ne suffit pas à priver ce document de caractère probant. Ainsi, alors même que M. C n'a pas déclaré l'existence de ses enfants lors de sa demande d'acquisition de la nationalité française, les documents d'état civil produits établissent l'identité des demandeurs de visas et leur filiation avec celui-ci. Dans ces conditions, en rejetant les demandes de visa pour le motif précédemment exposé, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

9. Toutefois, l'administration peut, en première instance, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10.Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir, dans son mémoire en défense, que les demandeurs de visas ne justifient pas être à la charge de leur père de nationalité française.

11.Il ressort des pièces du dossier que Mme B C et M. A C ont présenté leurs demandes de visa en qualité d'enfants étrangers de ressortissant français, alors qu'ils étaient âgés de moins de 21 ans à cette date. Par suite, le motif tiré de l'absence de démonstration de ce qu'ils ne seraient pas à la charge de son père de nationalité française ne constitue pas un motif d'ordre public pouvant être opposé à leurs demandes de visa. Il n'y a donc pas lieu de faire droit à la demande de substitution de motifs sollicitée par le ministre de l'intérieur en défense.

12. Il résulte tout de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête n°224105, que M. E C, M. A C, et Mme B C sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

13. Le présent jugement implique nécessairement eu égard à ses motifs que des visas de long séjour soient délivrés à M. A C et à Mme B C, et ce dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14.Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme globale de 1 200 euros à verser aux requérants en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 5 janvier 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à M. A C et à Mme B C des visas de de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. E C, à M. A C, et à Mme B C la somme globale de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. E C, à M. A C, à Mme B C et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

M. Sarda, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juillet 2022.

La rapporteure,

S. D

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

J. HUMANN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°s 2201270 et 2204105

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