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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201392

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201392

lundi 19 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201392
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantDANET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 31 janvier 2021, le 11 juillet 2022 et le 23 août 2022, M. D A E, représenté par Me Danet, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 1er juin 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours présenté contre la décision du 16 mars 2021 des autorités consulaires françaises à Kampala refusant la délivrance de visas de long séjour au titre de la réunification familiale à Aicha Moustapha A, Khalid Moustapha A et Sakaria Moustapha A ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités ou, à titre subsidiaire, de réexaminer les demandes de visa dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'un défaut de motivation ;

- cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors que l'identité des demandeurs de visa et leur lien de filiation avec le réunifiant sont établis ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation en ce qu'elle se fonde sur l'absence de présentation de la demande de réunification dans un délai raisonnable après l'obtention du statut de réfugié ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation en ce qu'elle se fonde sur l'absence de production d'un jugement de délégation ou de déchéance de l'autorité parentale à l'égard des demandeurs de visas ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- les motifs invoqués par le ministre de l'intérieur tirés de la menace à l'ordre public et de la méconnaissance des principes essentiels régissant la vie familiale en France sont entachés d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 21 juin 2022 et le 19 août 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut être légalement fondée sur deux autres motifs, tiré, d'une part, de ce que la réunification familiale sollicitée peut être légalement refusée sur le fondement du 2°) de l'article L. 561-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers au requérant, qui, étant connu des services de police pour violences conjugales, ne se conforme pas aux principes essentiels régissant la vie familiale en France, et d'autre part, tiré de la menace à l'ordre public que constitue la présence en France de l'intéressé.

M. A E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les conclusions de Mme Robert-Nutte, rapporteure publique,

-et les observations de Me Danet, avocate de M. A E.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A E, ressortissant somalien né le 14 février 1984, s'est vu reconnaître le statut de réfugié le 23 décembre 2011. Aicha Moustapha A, Khalid Moustapha A et Sakaria Moustapha A, qu'il présente comme ses enfants, ont déposé le 10 octobre 2020 des demandes de visas de long séjour au titre de la réunification familiale auprès des autorités consulaires françaises à Djibouti, qui leur ont opposé un refus 16 mars 2021. Par une décision implicite née le 10 octobre 2021 à laquelle s'est substituée une décision expresse du 1er juin 2022, dont M. A E demande au tribunal l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté ces demandes de visas.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 1er juin 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. En premier lieu, aux termes de la décision attaquée, pour rejeter les demandes de visas présentées par Aicha Moustapha A, Khalid Moustapha A et Sakaria Moustapha A, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés de ce que les demandes de visas, déposées le 7 octobre 2020 soit plus de huit ans après l'obtention du statut de réfugié par M. A E le 23 décembre 2011 n'ont pas été constituées dans des délais raisonnables, alors que le réunifiant ne justifie par ailleurs d'aucun élément de possession d'état depuis son entrée en France, et de ce qu'en l'absence d'un jugement de délégation de l'autorité parentale ou de déchéance de l'autorité parentale, il ne peut être donné une suite favorable à la demande de réunification partielle de M. A E. Ainsi, contrairement à ce que soutient le requérant, la décision attaquée est suffisamment motivée en droit comme en fait. Le moyen doit être écarté.

3. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis () peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis () peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ".

4. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial d'un conjoint ou des enfants d'une personne ayant le statut de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public.

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

6. Pour justifier de l'identité des demandeurs de visas et de leur filiation avec le réunifiant, sont produits leurs passeports ainsi que des certificats de naissance établis le 1er juin 2020 par la municipalité de Mogadiscio. Si le ministre de l'intérieur fait état de ce que l'entête de ces documents porte la mention " municipality of Mogadishu ", il ne ressort pas des pièces du dossier que cette mention ne serait pas d'usage. De même il ne ressort pas des bordures pré-imprimées de ces documents que ceux-ci auraient été construits de façon frauduleuse. Si le ministre de l'intérieur relève que ces actes de naissance présentent un caractère plurilingue en somali et en anglais, qui n'est pas une langue officielle de Somalie et que l'autorité qui en a procédé à la légalisation à l'ambassade de Somalie à Djibouti, ces circonstances ne suffisent à en établir le caractère apocryphe. Si le ministre fait valoir que les passeports produits ne correspondent pas au spécimen du passeport somalien le plus récent référencé par le Conseil européen, il n'établit pas, par les pièces qu'il produit, que ces formes documents d'identité et de voyage ne seraient plus autant usités. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer, pour le premier motif précédemment exposé, les visas sollicités.

7. En deuxième lieu, si la commission de recours relève que la demande de visa n'a pas été constituée dans un délai raisonnable suivant l'obtention par M. A E du statut de réfugié, ce motif n'est toutefois pas au nombre des motifs d'ordre public résultant des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, seuls de nature à justifier le refus de délivrer des visas de long séjour demandés en qualité de membres de famille d'une personne bénéficiant de la qualité de réfugié. Dans ces conditions, ce motif est entaché d'une erreur de droit.

8. En troisième lieu, est versée aux débats une lettre de consentement homologuée par un juge local, rédigée par Mme F B, qui est la mère des jeunes demandeurs de visas, dressée le 15 février 2020 devant la Cour du district de Kuntuwarey de la République fédérale de Somalie. Cette lettre fait état de son consentement à laisser ses enfants, qui résident à la date de la décision attaquée à Djibouti auprès d'un oncle paternel qui en la garde, à rejoindre leur père présent en France. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision de refus en se fondant sur le seul motif tiré de l'absence de production d'un jugement de délégation ou de déchéance de l'autorité parentale au bénéfice exclusif du réunifiant.

9. En quatrième lieu, toutefois, l'administration peut, en première instance, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Le ministre de l'intérieur fait valoir, dans son mémoire en défense communiqué au requérant, que la décision attaquée peut être fondée sur un autre motif, tiré de ce que le réunifiant, qui, étant connu des services de police pour violences conjugales, ne se conforme pas aux principes essentiels régissant la vie familiale en France.

11. Aux termes de l'article L. 561-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable à la procédure de réunification familiale, contrairement à ce que soutient le requérant : " La réunification familiale est refusée : () 2° Au demandeur ou au membre de la famille qui ne se conforme pas aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Il ressort en outre de la décision du Conseil constitutionnel n° 2006-539 DC du 20 juillet 2006 " qu'en prévoyant que le regroupement familial pourra être refusé au demandeur qui ne se conforme pas aux " principes fondamentaux reconnus par les lois de la République ", le législateur a entendu se référer aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Est inclus aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale normale en France celui du respect de l'intégrité physique de l'épouse et des enfants.

12. Il ressort des pièces du dossier, notamment d'un rapport des forces de l'ordre produit en défense par le ministre de l'intérieur, et n'est d'ailleurs pas contesté par M. A E que deux procédures judiciaires ont été ouvertes contre lui, à la suite de violences conjugales en 2017 et 2018, l'une des procédures ayant été classée sans suite et la seconde ayant fait l'objet d'une alternative à poursuites. Le requérant ne conteste pas la matérialité des faits commis en 2018. Ces faits, compte tenu de leur nature, ont porté atteinte à l'intégrité physique de la conjointe du requérant et sont en conséquence contraires aux principes essentiels régissant la vie familiale en France. Dans ces conditions, le nouveau motif de refus de visa invoqué par le ministre de l'intérieur en défense n'est entaché d'aucune illégalité. Il résulte de l'instruction que la commission de recours aurait pris la même décision en se fondant initialement sur ce seul motif. Par suite, il y a lieu de procéder à la substitution de motif demandée par le ministre de l'intérieur, laquelle n'a pas pour effet de priver le requérant d'une garantie procédurale.

13. En dernier lieu, compte tenu de ce qui précède et en l'absence de tout élément sur les relations que le requérant entretiendrait à la date de la décision attaquée avec les demandeurs de visas sur lesquels il ne détient pas l'autorité parentale exclusive, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A E doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige doivent également être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D A E, à Me Danet et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 29 août 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2022.

La rapporteure,

S. C

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU La greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2201392

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