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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201741

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201741

lundi 10 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201741
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantSEIGNALET MAUHOURAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 10 février 2022, Mme B A, agissant en son nom et en qualité de représentante légale des enfants A G D, D G D, H G D et I G D, représentée par Me Seignalet Mauhourat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 22 décembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision de l'autorité consulaire française à Djibouti du 13 octobre 2021 lui refusant, ainsi qu'à ses quatre enfants mineurs, la délivrance d'un visa long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre à l'Etat de lui délivrer, ainsi qu'à ses quatre enfants mineurs, un visa long séjour au titre de la réunification familiale, ou à défaut de réexaminer sa situation, dans un délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée méconnaît l'article L.561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation car les pièces produites permettent d'établir l'état civil et les liens familiaux des demandeurs de visa avec M. G D F, réfugié en France ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme B A ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 29 avril 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 30 juin 2022 à 17h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. D F, ressortissant somalien, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié le 3 juillet 2018. Mme B A, présentée comme son épouse, a sollicité pour elle et quatre mineurs présentés comme les enfants du couple, A G D, D G D, Sabah G D et Ruqiya G D, la délivrance de visa d'entrée et de long séjour en France au titre de la réunification familiale. L'autorité consulaire française à Djibouti a rejeté cette demande le 13 octobre 2021. La commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, saisie du recours administratif préalable obligatoire prévu à l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a rejeté le recours dirigé contre ce refus par décision du 22 décembre 2021. La requérante demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, la décision en litige repose sur un motif tiré du défaut de justification des identités et liens de filiation allégués.

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () / 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite. ".

4. Aux termes de l'article L. 561-4 du même code : " Les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables. / La réunification familiale n'est pas soumise à des conditions de durée préalable de séjour régulier, de ressources ou de logement. ". Aux termes de l'article L. 561-5 du même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

5. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial de la conjointe et des enfants d'une personne reconnue réfugiée ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public.

6. Pour justifier de l'identité des demandeuses et demandeurs de visa et de leur lien familial avec M. D F, ont été produits un acte de mariage établi par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), des certificats de naissance établis le 25 novembre 2020 par l'Etat du Puntland, des certificats de naissance établis par la municipalité de Mogadiscio le 6 novembre 2021 et légalisés par l'ambassade de Somalie en France, ainsi que la photocopie des passeports des demandeuses et demandeurs.

7. Les circonstances que la délivrance des actes d'état civil somaliens échappe à toute norme juridique clairement établie, qu'il existerait un contexte de fraude généralisée en Somalie et que la France ne reconnaît pas l'Etat du Puntland ne sauraient faire obstacle, par principe, à l'examen circonstancié des pièces produites par les demandeuses et demandeurs de visa et à l'établissement des identités et liens familiaux allégués. Par ailleurs, si le ministre remet en cause la valeur des passeports et des certificats de naissance délivrés par l'Etat du Puntland et la municipalité de Mogadiscio, il ne conteste pas que l'ensemble des mentions relatives à l'état civil de la requérante et des quatre enfants concordent et confirment les déclarations constantes de M. D F aux autorités françaises. Le certificat de mariage délivré par l'OFPRA établit, quant à lui, l'union de ce dernier et de la requérante. En outre, si des irrégularités formelles entachent les certificats établis le 25 novembre 2020, ils comportent des photographies, qui permettent de vérifier l'identité des demandeurs et demandeuses. En tout état de cause, les certificats établis à Mogadiscio suffisent à établir les identités et liens familiaux dès lors que ni l'identité des tampons et signatures, au demeurant légalisés par les autorités somaliennes en France, ni l'existence de deux numéros, l'un relatif au " computer serial " l'autre au code barre, ne permet de remettre en cause leur valeur probante. Enfin, les considérations relatives aux distances parcourues et aux dates de délivrance des différents documents, lesquels ont pu être retirés à une date différente ou par une tierce personne habilitée, ne permettent pas d'établir l'existence d'une fraude. Dans ces conditions, l'identité des demandeuses et demandeurs de visa, ainsi que leur lien familial avec M. D F doivent être tenus pour établis. Par conséquent, la requérante est fondée à soutenir que la décision en litige est entachée d'erreur d'appréciation.

8. En second lieu, si le ministre sollicite implicitement une substitution de motif en faisant valoir que la réunification familiale serait partielle car elle ne concerne pas un enfant du couple, M. F G D, il indique lui-même que cet enfant est né le 1er février 2003 et qu'il était, donc, en tout état de cause majeur à la date de la décision contestée. Dans ces conditions, la substitution de motif ne peut être accueillie.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la requérante est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme B A, ainsi qu'à A G D, D G D, Sabah G D et Ruqiya G D les visas de long séjour sollicités. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de leur faire délivrer ces visas dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

11. Dans les circonstances de l'espèce il y a lieu de prononcer contre l'Etat, à défaut pour lui de justifier de l'exécution du présent jugement dans un délai de deux mois à compter de sa notification, une astreinte de 100 euros par jour jusqu'à la date à laquelle ce jugement aura reçu exécution.

Sur les frais de l'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme B A et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 22 décembre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer un visa de long séjour à Mme B A, ainsi qu'à A G D, D G D, Sabah G D et Ruqiya G D dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Une astreinte de 100 euros par jour est prononcée à l'encontre de l'Etat, s'il n'est pas justifié de l'exécution du présent jugement dans le délai mentionné à l'article 2 ci-dessus.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 200 euros à Mme B A en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2022.

La présidente-rapporteuse,

S. C

L'assesseur le plus ancien dans l'ordre du tableau,

T. GUILLOTEAULa greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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