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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201861

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201861

lundi 17 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201861
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 11 février 2022 et le 12 juillet 2022, Mme H, agissant en son nom personnel et en qualité de représentante légale de sa fille mineure, D G, Mme E G et M. F G, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 mai 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision des autorités consulaires françaises à Conakry (Guinée) du 11 février 2021 rejetant les demandes de visas de long séjour présentées pour Aïssata G, Aminata G et Mamoudou G en qualité de membres de famille de réfugiée ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer les visas sollicités, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen des demandes de visas, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à leur conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation en ce qu'elle rejette la demande de visa de la jeune E G au motif que celle-ci était majeure lors de la présentation de cette demande ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard du lien familial établi entre les demandeurs de visas et la réunifiante par les documents d'état civil produits ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des éléments de possession d'état produits ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 juin 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés ;

- en ce qui concerne Aïssatou G, la décision de la commission de recours peut être également justifier par l'absence de jugement par lequel son père la confie à la réunifiante.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (55%) par une décision du 13 décembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Allio-Rousseau, présidente-rapporteure,

- les conclusions de M. Desimon, rapporteur public,

- et les observations de Me Neve, substituant Me Pollono, avocate des requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante guinéenne née le 27 juillet 1978, s'est vue reconnaître le statut de réfugiée par décision de la Cour nationale du droit d'asile en date du 24 mars 2016. Mme E G, M. F G et Mme D G, qu'elle présente comme ses enfants, ont sollicité la délivrance de visas de long séjour au titre de la réunification familiale auprès des autorités consulaires françaises à Conakry. Par une décision du 11 février 2021, ces autorités ont refusé de délivrer ces visas. Par une décision du 5 mai 2021, dont Mme C, Mme E G et M. F G demandent au tribunal l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 5 mai 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour refuser de délivrer les visas sollicités, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur les motifs tirés de ce que, d'une part, Mme E G étant âgée de plus de 19 ans au jour du dépôt de sa demande de visa, elle n'était pas éligible à la procédure de réunification familiale, et, d'autre part, l'identité de Mamoudou G et d'Aïssatou G et leur lien de filiation avec Mme C n'étaient pas établis, les actes d'état civil présentés n'étant pas conformes à l'article 601 du code de procédure civile et à l'article 180 du code civil guinéens.

En ce qui concerne Aminata G :

3. Aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : ()3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Aux termes de l'article R. 561-1 du même code : " La demande de réunification familiale est initiée par la demande de visa des membres de la famille du réfugié ou du bénéficiaire de la protection subsidiaire mentionnée à l'article L. 561-5 ".

4. Il est constant qu'Aminata G est née le 26 mars 1999. Il ressort des pièces du dossier qu'elle a déposé, par l'intermédiaire de son oncle, une demande de visa de long séjour auprès des autorités consulaires françaises à Conakry en qualité de membre de la famille d'une réfugiée au plus tard le 19 avril 2017, date à laquelle son oncle a été informé de l'engagement d'une vérification sur place des actes d'état civil présentés à l'appui de cette demande et à la suite de laquelle la demande de réunification familiale a été initiée par sa demande de visa. Il est constant que le 19 avril 2017 Aminata G n'avait pas atteint son dix-neuvième anniversaire. Si le ministre oppose que cette demandeuse ne résidait pas avec les autres enfants de la réunifiante, de sorte que le rejet de sa demande de visa ne porte pas atteinte au principe d'unité familiale, ce motif n'est pas au nombre des conditions prévues par l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, en rejetant la demande de visa de Mme E G au motif qu'elle n'était pas éligible à cette procédure compte tenu de son âge à la date d'introduction de la demande de réunification familiale, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

En ce qui concerne Mamoudou G et Aïssata G :

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. Pour justifier de l'identité de Mamoudou G et Aïssata G et de leur lien familial avec Mme C, les requérants produisent deux jugements supplétifs d'acte de naissance n°7765 et n°7763, rendus le 24 octobre 2016 par le tribunal de première instance de Conakry III, qui mentionnent que Mamoudou G et Aïssata G sont nés respectivement le 14 février 2002 et le 2 août 2006 à Conakry et qui font état du lien de filiation entre les demandeurs de visas et la réunifiante. Les requérants produisent également des extraits des actes de naissance n°4136 et n°4135 qui ont été établis le 25 octobre 2016 en transcription de ces jugements. Ils produisent enfin les passeports des demandeurs de visas qui ont été délivrés le 14 novembre 2016 par les autorités guinéennes.

7. Il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux.

8. Si la commission de recours et le ministre de l'intérieur font valoir que ces jugements supplétifs ont été transcrits le 25 octobre 2016 sans respecter le délai d'appel prévu par les dispositions de l'article 601 du code de procédure civile guinéen selon lesquelles " Le délai de recours par une voie ordinaire est de 10 jours en matière contentieuse comme en matière gracieuse ", l'article 899 du même code prévoit la transcription immédiate du dispositif des jugements supplétifs d'actes de naissance sur les registres d'état civil. Si la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a relevé que ces jugements supplétifs ne sont pas conformes à l'article 180 du code civil guinéen qui dispose que les registres d'état civil sont clos à la fin de chaque année, elle n'apporte aucune explication sur l'irrégularité alléguée des décisions juridictionnelles, au demeurant légalisées par les autorités guinéennes. Enfin, la seule circonstance que ces jugements mentionnent que Mme C, réunifiante, a introduit les requêtes en octobre 2016, soit postérieurement à l'abstention de son statut de réfugiée, ne permet pas d'établir leur caractère frauduleux. Dans ces conditions, en rejetant les demandes de visas présentées pour Mamoudou G et Aïssata G au motif que ni leur identité, ni leur lien de filiation avec la réunifiante n'étaient établis, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.

9. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Le ministre de l'intérieur demande implicitement au tribunal de procéder à une substitution de motifs, en ce qui concerne Aïssatou G, en soutenant que n'a pas été produit un jugement par lequel son père la confie à la réunifiante. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, notamment des déclarations constantes, précises et circonstanciées de Mme C dans le cadre de sa demande de reconnaissance du statut de réfugiée, qu'elle a été soumise à un mariage forcé avec le père de ses enfants et qu'elle a été victime de violences conjugales dans cette union. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, Mme C doit être regardée comme étant dans l'incapacité d'obtenir une telle décision juridictionnelle. Il s'ensuit que le motif cité ci-avant n'est pas de nature à justifier légalement la décision contestée de refus de visa la concernant. Il en résulte qu'il n'y a pas lieu de procéder à la substitution de motifs demandée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que Mme C, Mme G et M. G sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

12. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. Mme C a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Pollono, sous réserve que celle-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les refus de visas d'entrée en France du 5 mai 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer des visas de long séjour à Aminata G, à Mamoudou G et à Aïssata G dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : L'Etat versera à Me Pollono la somme de 1 200 (mille deux cents) euros sur le fondement des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sous réserve que cette dernière renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à Mme E G, à M. F G, à Me Pollono et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Beyls, conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2022.

La présidente-rapporteure,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAUL'assesseure la plus ancienne

dans l'ordre du tableau,

M. A

La greffière,

J. HUMANN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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