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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201862

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201862

lundi 19 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201862
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation9ème Chambre
Avocat requérantBOURGEOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 11 février 2022 et le 19 août 2022, Mme E F A, agissant en son nom et en tant que représentante légale de Zaki Omar C, Soumaya Omar C, Suber Omar C, Salma Omar C et Sudaysi Omar C, représentée par Me Bourgeois, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 octobre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre la décision du 17 février 2021 des autorités consulaires françaises à Djibouti refusant de délivrer à Zaki Omar C, Soumaya Omar C, Suber Omar C, Salma Omar C et Sudaysi Omar C des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de procéder à un nouvel examen des demandes de visas dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision de la commission de recours est entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que cette commission n'a pas examiné les éléments de possession d'état produits à l'appui de son recours ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation, tant au regard des actes d'état civil produits que de la possession d'état ;

- elle également entachée d'une erreur de droit dès lors que la commission de recours ne pouvait légalement opposer aux demandeuses de visa, d'une part, l'absence de délai raisonnable entre l'obtention de son statut de réfugiée et la date du dépôt de leurs demandes de visas, d'autre part, la circonstance qu'elle a reconstitué une cellule familiale en France ;

- elle a été prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juillet 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut également être fondée sur le motif tiré de que M. B C G, père des demandeurs de visa, n'est pas déchu de son autorité parentale, dès lors que son acte de décès n'a pas été légalisé par les autorités consulaires françaises à Djibouti.

Mme F A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 janvier 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- et les observations de Me Pollono, substituant Me Bourgeois, et de Mme F A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E F A, ressortissante somalienne née le 1er janvier 1982, s'est vue reconnaître la qualité de réfugiée par décision du 21 juillet 2016 de la Cour nationale du droit d'asile. Zaki Omar C, Soumaya Omar C, Suber Omar C, Salma Omar C et Sudaysi Omar C, ressortissants somaliens, respectivement nés le 10 mai 2005, le 1er août 2006, le 20 septembre 2007, le 4 décembre 2008 et le 6 janvier 2011, qu'elle présente comme ses enfants, ont déposé des demandes de visas de long séjour auprès des autorités consulaires françaises à Djibouti au titre de la réunification familiale. Par une décision du 17 février 2021, ces autorités ont refusé de leur délivrer les visas sollicités. Par une décision du 6 octobre 2021, dont Mme F A demande l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 6 octobre 2021 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". Aux termes de l'article L. 561-5 de ce même code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis () peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. () ".

3. La circonstance qu'une demande de visa de long séjour ait pour objet le rapprochement familial des enfants d'une personne admise à la qualité de réfugié ne fait pas obstacle à ce que l'autorité administrative refuse la délivrance du visa sollicité en se fondant, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, sur un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs le défaut de valeur probante des documents destinés à établir la réalité du lien de filiation produits à l'appui des demandes de visa. Le motif tiré de la non-conformité au droit local des actes d'état civil produits, qui ne permet pas de déterminer l'identité des demandeurs de visa ni leur lien familial avec le réfugié statutaire, est également au nombre des motifs d'ordre public pouvant justifier un refus de visa aux enfants de ce réfugié.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour rejeter les demandes de visa de long séjour présentées par Zaki Omar C, Soumaya Omar C, Suber Omar C, Salma Omar C et Sudaysi Omar C, la commission de recours s'est fondée sur les motifs tirés, d'une part, de ce que les simples certificats de naissance produits ont tous été établis le même jour, soit le 26 septembre 2019, par l'ambassade de Somalie à Djibouti, autorité administrative sans compétence propre en matière d'état civil et que ces documents ne présentent ni les conditions de forme, ni les conditions de fond permettant de les considérer comme des actes d'état civil et sont donc sans valeur authentique ni caractère probant, et d'autre part, de ce que les demandes de visa ont été déposées le 4 février 2020, trois ans et six mois après l'obtention du statut de réfugié par Mme F A, qui a reconstitué une nouvelle cellule familiale en France, selon les déclarations faites à l'OFPRA.

6. D'une part, pour justifier de l'identité des demandeurs de visas et de leur lien familial avec Mme F A, la requérante verse aux débats des certificats de naissance dressés le 26 septembre 2019 par l'ambassade de Somalie à Djibouti, qui mentionnent que Zaki Omar C, Soumaya Omar C, Suber Omar C, Salma Omar C et Sudaysi Omar C sont nés le 10 mai 2005, le 1er août 2006, le 20 septembre 2007, le 4 décembre 2008 et le 6 janvier 2011 de M. B C et de Mme E F A. Les passeports des intéressés sont également produits.

7. La circonstance que les certificats de naissance précités ont été tous établis le même jour ne permet pas d'en démontrer le caractère frauduleux. Si la commission de recours relève que ces documents ne sont pas des actes d'état civil et si le ministre de l'intérieur indique qu'ils ne mentionnent pas l'heure de naissance, le nom complet du père, la date de naissance du père, la date et le lieu de naissance de la mère, la qualité de la personne ayant déclaré la naissance et la date de déclaration de naissance, ils ne démontrent pas que l'ambassade de Somalie à Djibouti n'aurait pas compétence pour délivrer de tels documents, ni ne précisent quelles règles de droit local somalien auraient été ce faisant méconnues. Dès lors, l'identité des demandeurs de visa et leur lien familial avec la réunifiante doivent être regardés comme établis. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer les visas sollicités pour ce premier motif.

8. D'autre part, le ministre de l'intérieur reconnaît dans son mémoire en défense que les motifs opposés par la commission de recours tirés de ce que les demandes de visa n'ont pas été constituées dans un délai raisonnable suivant l'obtention par Mme A F du statut de réfugiée et que cette dernière a reconstitué une nouvelle cellule familiale en France sont erronés.

9. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

10. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre de l'intérieur fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué à la requérante, que M. B C G, père des demandeurs de visa, n'est pas déchu de son autorité parentale, dès lors que son acte de décès n'a pas été légalisé par les autorités consulaires françaises à Djibouti.

11. La requérante produit le certificat de décès n° 060961, qui mentionne que M. B C G est décédé le 25 mars 2021. Si le ministre de l'intérieur relève que ce certificat de décès n'a pas été légalisé par les autorités consulaires françaises, cette seule circonstance ne remet pas en cause la valeur probante de ce document. Dans ces conditions, ce nouveau motif est entaché d'une illégalité. Par suite, il n'y a pas lieu de faire droit à la substitution de motifs sollicitée par le ministre de l'intérieur.

12. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme F A est fondée à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit procédé à la délivrance des visas sollicités, dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Mme F A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Ainsi, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros à verser à Me Bourgeois, sous réserve que celui-ci renonce au versement de la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France du 6 octobre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer à Zaki Omar C, Soumaya Omar C, Suber Omar C, Salma Omar C et Sudaysi Omar C les visas sollicités dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Bourgeois, avocat de Mme F A, la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E F A, à Me Bourgeois et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 29 août 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Thomas, première conseillère,

Mme Beyls, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 septembre 2022.

La rapporteure,

M. D

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAU

La greffière,

C. GUILLAS

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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