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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201894

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201894

lundi 10 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201894
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantDANET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 février 2022 et 29 juin 2022, M. A I A, agissant en son nom et en qualité de représentant légal des enfants D, E, H et K A G, et L C F B, représentés par Me Danet, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 20 octobre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'autorité consulaire française à Djibouti refusant de délivrer à Mme F B et aux enfants D, E, H et K A G des visas de long séjour au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer les visas sollicités dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la situation des intéressés, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à leur conseil, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Ils soutiennent que :

- il n'est pas démontré que la commission ait statué sur le recours en étant régulièrement composée ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation concernant l'identité des demandeurs de visa et leur lien familial avec M. I A ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 20 mai 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

M. I A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle (25%) par une décision du 21 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. J,

- et les observations de Me Danet, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. I A, ressortissant somalien né le 8 octobre 1990, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugié par une décision de la cour nationale du droit d'asile du 26 septembre 2016. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour sa conjointe alléguée, Mme F B, née le 1er août 1992, ainsi que pour D, E, H et Masoud A G, nés respectivement les 15 juin 2010, 17 juin 2011, 18 juin 2012 et 14 mai 2014, qu'il présente comme leurs quatre enfants. Ces demandes ont été rejetées par une décision de l'autorité consulaire française à Djibouti. Le recours formé contre cette décision de refus devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision du 20 octobre 2021, dont les requérants demandent au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil et autres documents produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

4. La décision attaquée est fondée sur le motif tiré du défaut de valeur authentique et de caractère probant des certificats de naissance produits pour établir l'identité et le lien familial des demandeurs de visa avec M. I A, lesquels ne présentent ni les conditions de forme ni les conditions de fond permettant de les considérer comme des actes d'état civil, ne contiennent pas les mentions réglementaires des actes de naissance et ne comportent pas de filiation paternelle.

En ce qui concerne Mme F B :

5. Les requérants produisent, pour justifier de leur lien matrimonial, un certificat de mariage établi le 2 octobre 2017, conformément aux dispositions de l'article L. 121-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, par le directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), attestant de leur mariage, célébré en 2009. En l'absence de mise en œuvre par l'administration de la procédure d'inscription de faux, ce document fait foi en ce qui concerne l'existence d'un lien matrimonial entre les intéressés.

6. Par ailleurs, pour établir l'identité de la demanderesse de visa, les requérants produisent un certificat de naissance délivré par les autorités locales de Mogadiscio le 20 janvier 2019 ainsi que le passeport de Mme F B, lesquels contiennent des informations concordantes. Si le ministre de l'intérieur, reprenant ainsi la motivation retenue par la commission de recours, fait valoir que ce certificat de naissance ne remplit pas les conditions de forme et de fond permettant de le considérer comme un acte d'état civil authentique en l'absence de certaines mentions obligatoires, le cadre de droit local dont il entend se prévaloir, qui serait constitué par le " child act " et le " civil registry act ", n'apparaît pas être celui applicable à ce certificat, dont la délivrance par les autorités somaliennes à Mogadiscio vise précisément à pallier la destruction des registres d'état civil et l'impossibilité de s'adresser aux autorités locales en raison de la situation de conflit armé dans laquelle se trouve une partie du territoire somalien depuis plusieurs années. Enfin, la circonstance que ce certificat de naissance ait été délivré tardivement ne permet pas d'avantage de lui ôter toute valeur probante. Dès lors, l'identité de Mme F B doit être tenue pour établie.

En ce qui concerne les enfants D, E, H et K A G :

7. Sont produits, pour chacun des demandeurs de visa, un certificat de naissance délivré par les autorités locales de Mogadiscio et un passeport, qui comportent des informations cohérentes et mentionnent leur lien de filiation avec Mme F B. Compte-tenu de ce qui a été dit au point 6, ces documents permettent d'établir l'identité des demandeurs de visa et leur lien de filiation avec Mme F B. Si, ainsi que l'a relevé l'administration, ces documents ne comportent pas d'information concernant l'identité du père, et ne permettent donc pas à eux seuls d'établir l'existence d'un lien de filiation avec M. A I, il ressort des pièces du dossier que celui-ci a déclaré l'existence des enfants dans le cadre de sa demande d'asile déposée en 2015 et, concernant Masoud, né après son départ de Somalie, en 2017 par un courrier adressé à l'OFPRA. Par ailleurs, la circonstance que les demandeurs de visa soient tous nés après le mariage de Mme F B et M. A I, et la prise en compte des règles de dévolution des noms en Somalie, sont de nature à corroborer l'existence d'un lien de filiation avec ce dernier, lequel doit donc être considéré comme établi.

8. Par suite, les requérants sont fondés à soutenir que la décision attaquée est entachée d'une erreur d'appréciation.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme F B et aux enfants D, E, H et K A G les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de sa notification.

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer contre l'Etat, à défaut pour lui de justifier de l'exécution du présent jugement dans le délai mentionné au point précédent, une astreinte de 100 euros par jour jusqu'à la date à laquelle ce jugement aura reçu exécution.

Sur les frais liés au litige :

12. M. I A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Danet de la somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 20 octobre 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme F B et aux enfants D A G, E A G, H A G et K A G les visas de long séjour sollicités, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Une astreinte de 100 euros par jour est prononcée à l'encontre de l'Etat, s'il n'est pas justifié de l'exécution du présent jugement dans le délai mentionné à l'article 2 ci-dessus.

Article 4 : L'Etat versera à Me Danet une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A I A, Mme C F B, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Danet.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2022.

Le rapporteur,

T. J

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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