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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2201897

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2201897

lundi 10 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2201897
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation10ème chambre
Avocat requérantCHAUVIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 14 février 2022 et 29 juin 2022, M. C D, représenté par Me Chauvin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 8 février 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours dirigé contre la décision de l'ambassade de France en Ethiopie et auprès de l'Union africaine du 20 octobre 2021 refusant de lui délivrer un visa au titre de la réunification familiale ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui délivrer le visa sollicité ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à Me Chauvin, sous réserve de sa renonciation à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il doit être regardé comme soutenant que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- la décision de l'ambassade est entachée d'incompétence ;

- il n'est pas démontré que la commission de recours se soit réunie en étant régulièrement composée pour prendre la décision attaquée ;

- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation concernant le lien matrimonial l'unissant à Mme A ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juin 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 24 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Guilloteau, rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique du 19 septembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante érythréenne, s'est vu reconnaître en France la qualité de réfugiée par une décision du directeur général de l'office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 26 avril 2018. Des demandes de visa de long séjour au titre de la réunification familiale ont été déposées pour son conjoint allégué, M. D, né le 11 juillet 1985, et leur fils, E C D, né le 14 septembre 2009, également ressortissants érythréens. Un visa a été délivré à ce dernier mais la demande présentée pour M. D a été rejetée par une décision de l'ambassade de France en Ethiopie et auprès de l'Union africaine du 20 octobre 2021. Le recours formé contre cette décision de refus devant la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a été rejeté par une décision implicite du 8 février 2022, dont le requérant demande au tribunal l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3. Par ailleurs, aux termes des dispositions de l'article L. 121-9 du même code : " L'office est habilité à délivrer, après enquête s'il y a lieu, aux réfugiés et bénéficiaires de la protection subsidiaire les pièces nécessaires pour leur permettre soit d'exécuter les divers actes de la vie civile, soit de faire appliquer les dispositions de la législation interne ou des accords internationaux qui intéressent leur protection, notamment les pièces tenant lieu d'actes d'état civil. Le directeur général de l'office authentifie les actes et documents qui lui sont soumis. Les actes et documents qu'il établit ont la valeur d'actes authentiques. Ces diverses pièces suppléent à l'absence d'actes et de documents délivrés dans le pays d'origine. Les pièces délivrées par l'office ne sont pas soumises à l'enregistrement ni au droit de timbre ".

4. Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public. Figure au nombre de ces motifs l'absence de caractère probant des actes d'état civil produits pour justifier de l'identité et, le cas échéant, du lien familial de l'intéressé avec la personne réfugiée.

5. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée est fondée sur le caractère frauduleux de la demande de réunification familiale, M. D ne pouvant être considéré comme étant réellement engagé dans une union avec Mme A.

6. Pour établir l'existence du lien matrimonial allégué, le requérant verse aux débats le certificat de mariage tenant lieu d'acte d'état civil établi par l'OFPRA le 19 juin 2018, faisant état de son mariage avec Mme A le 1er février 2008 à Asmara (Erythrée). Les circonstances avancées par le ministre de l'intérieur en défense, tirées, d'une part, de ce que Mme A a donné naissance le 19 avril 2012 à un enfant issu d'une relation avec une tierce personne et, d'autre part, qu'elle s'est déclarée à plusieurs reprises célibataire dans le cadre du dépôt de sa demande d'asile en 2017 ne permettent pas d'établir que le certificat de mariage aurait été obtenu frauduleusement, dès lors, notamment, que les éléments invoqués en défense sont antérieurs à l'établissement dudit certificat et ont été portés à la connaissance de l'OFPRA dans le cadre de l'examen de la demande d'asile de l'intéressée. Par ailleurs, la seule circonstance que le fichier national des étrangers mentionne que Mme A serait mariée avec M. B, le père de son second enfant, ne suffit pas, en l'absence d'autre élément en ce sens, à établir l'existence d'un lien matrimonial entre les intéressés ou que ces derniers seraient actuellement en couple, ce que le requérant conteste en expliquant que cette mention a été renseignée par défaut. Dans ces conditions, et en l'absence de mise en œuvre par l'administration de la procédure d'inscription de faux, le ministre de l'intérieur ne saurait se prévaloir de l'absence d'union réelle du requérant avec Mme A pour soutenir que celui-ci ne serait pas éligible à la procédure de réunification familiale.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de sa notification.

Sur les frais liés au litige :

9. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Chauvin d'une somme de 1 200 euros, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 8 février 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à M. D le visa de long séjour sollicité, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Chauvin une somme de 1 200 euros en application des dispositions combinées de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et à Me Chauvin.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Rimeu, présidente,

M. Guilloteau, conseiller,

Mme Louazel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2022.

Le rapporteur,

T. GUILLOTEAU

La présidente,

S. RIMEU

La greffière,

S. JEGO

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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