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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202078

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202078

vendredi 7 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202078
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 17 février 2022 et le 28 juillet 2022, M. F C et Mme E B épouse C, agissant en leurs noms et en tant que représentants légaux de l'enfant Yann Othniel D, représentés par Me Le Floch, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté leur recours contre la décision des autorités consulaires françaises à Abidjan portant refus de délivrance d'un visa de long séjour à l'enfant Yann Othniel D en qualité de mineur à scolariser ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer à l'enfant Yann Othniel D un visa de long séjour dans un délai d'un mois sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou à défaut de réexaminer cette demande dans le même délai sous la même astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à M. C et Mme B épouse C au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- aucun élément ne permet d'établir que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est effectivement réunie, ni qu'elle était, le cas échéant, régulièrement composée ;

- l'administration ne les a pas invités à compléter leur dossier, conformément à la procédure prévue à l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration, et ne pouvait donc pas leur opposer l'absence de présentation d'une assurance maladie et assurance responsabilité civile ;

- la décision méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- contrairement à ce qu'affirme l'autorité consulaire, le jeune A D dispose bien d'une assurance conforme aux dispositions de l'article R. 313-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le ministre ne peut opposer aux requérants le motif tiré du détournement de l'objet du visa en raison de la volonté d'une installation durable de l'enfant Yann D en France sans entacher son raisonnement d'erreur de droit dès lors que le visa sollicité est un visa de long séjour ;

- la décision litigieuse est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que les conditions d'accueil de l'enfant en France sont adaptées ;

- c'est à tort que l'administration estime la demande de visa incomplète dès lors que l'obligation de présenter une assurance maladie ne s'appliquait pas à la situation de l'enfant Yann D.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention internationale du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 16 septembre 2022 :

- le rapport de Mme Chatal, rapporteure,

- et les observations de Me Le Floch, représentant les requérants.

Le ministre n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Le 30 juillet 2021 une demande de délivrance d'un visa de long séjour a été présentée pour l'enfant Yann Othniel D, de nationalité ivoirienne, né en 2009, fils de H D et petit-fils de J E B épouse C, ressortissante française. Par une décision du 17 août 2021, l'autorité consulaire française à Abidjan a rejeté la demande de délivrance d'un visa pour mineur à scolariser aux motifs que " la preuve de ressources suffisantes pour couvrir les frais de toute nature durant le séjour en France n'a pas été apportée ", que les demandeurs n'avaient pas présenté " d'éléments suffisants permettant à l'autorité consulaire de s'assurer que le séjour ne présenterait pas un caractère abusif ou frauduleux ", que l'enfant ne disposait pas d'une assurance maladie " adéquate et valable " et que " les informations communiquées pour justifier les conditions du séjour étaient incomplètes et/ou non fiables ". Par leur requête, Mme B et son époux M. C, également de nationalité française, demandent au tribunal d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté leur recours contre cette décision, reçu le 18 octobre 2021.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 312-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d'y séjourner pour une durée supérieure à trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de long séjour dont la durée de validité ne peut être supérieure à un an. ". En l'absence de toute disposition conventionnelle, législative ou réglementaire déterminant les cas où le visa peut être refusé à une personne étrangère désirant se rendre en France aux fins d'être scolarisée, et eu égard à la nature d'une telle décision, les autorités françaises disposent d'un large pouvoir d'appréciation à cet égard, et peuvent se fonder non seulement sur des motifs tenant à l'ordre public mais sur toute considération d'intérêt général, dans le cadre d'une analyse adaptée à la nature du visa sollicité et dans le respect des engagements internationaux de la France.

3. Le visa de long séjour en qualité de mineur à scolariser a pour objet de permettre à un mineur étranger, dont la famille réside à l'étranger, d'être scolarisé en France.

4. Il ressort des écritures du ministre de l'intérieur en défense que la décision implicite de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France doit être regardée comme se fondant sur l'existence d'un risque avéré de détournement de l'objet du visa, sur l'absence de réunion des conditions nécessaires à l'octroi du visa s'agissant en particulier du niveau scolaire de l'enfant et de ses conditions d'accueil chez les époux C, et sur l'absence de justification d'une assurance maladie et responsabilité civile suffisamment complète pour le séjour de l'enfant en France.

5. Aux termes de l'article 3-1 de la convention du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

6. Il ressort d'une ordonnance de délégation d'autorité parentale émise par le juge des tutelles du tribunal de première instance d'Abidjan le 31 mai 2021, produite par les requérants, que l'autorité parentale exercée par Mme G D sur son enfant A I D a été déléguée à M. C et à Mme B épouse C. Il ressort des autres pièces du dossier qu'à la date de la décision litigieuse l'enfant était accueilli par une association cultuelle d'Abidjan depuis le mois de mai 2019, et que Mme D, mère de l'enfant, était locataire d'un logement situé à Casablanca au Maroc. Les requérants doivent donc être regardés comme justifiant également du caractère isolé de l'enfant en Côte-d'Ivoire, ce dont ils avaient informé l'autorité consulaire.

7. Il ressort par ailleurs de ces mêmes pièces que M. C est ouvrier de maintenance à temps plein en contrat à durée indéterminée, que Mme C est aide-soignante principale titulaire à temps plein et que le couple déclarait au titre de l'année 2020 un revenu brut global de plus de 50 000 euros. Si le couple héberge déjà à son domicile la demi-sœur de l'enfant Yann Othniel, née en 2003, les requérants justifient être locataires d'un appartement de 53 mètres carré situé à Paris, comportant trois pièces principales. Dans ces conditions, les conditions matérielles d'accueil de l'enfant Yann Othniel chez sa grand-mère et l'époux de celle-ci ne peuvent être regardées comme contraires à son intérêt.

8. Par suite, et alors même que l'enfant Yann Othniel D ne remplit pas les conditions de délivrance du visa dit " mineur à scolariser ", les requérants, qui reconnaissent par ailleurs que l'installation durable de l'enfant en France auprès de ses grands-parents est le véritable objet de la demande de visa litigieuse, sont fondés à soutenir que, dans les circonstances particulières de l'espèce, la décision de refus de délivrance d'un visa d'entrée en France à l'enfant Yann Othniel D a porté une atteinte excessive à son intérêt supérieur au sens des stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, et doit être annulée.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, qu'il y a lieu d'annuler la décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours de M. et Mme C.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à l'enfant Yann Othniel D un visa de long séjour. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de lui faire délivrer ce visa dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

11. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser aux époux C au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a implicitement rejeté le recours de M. et Mme C contre la décision de l'autorité consulaire française à Abidjan refusant de délivrer un visa d'entrée en France à l'enfant Yann Othniel D est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur de faire délivrer à l'enfant Yann Othniel D un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 200 euros à M. et Mme C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F C, à Mme E B épouse C et au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 16 septembre 2022 à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

Mme Roncière, première conseillère,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 octobre 2022.

La rapporteure,

A. CHATALLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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