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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202274

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202274

vendredi 3 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202274
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantLE FLOCH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 22 février 2022 et le 18 juillet 2022, Mme C A et Mme G, représentées par Me Le Floch, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 27 juillet 2021 du consulat de France à Dakar (Sénégal) refusant de délivrer à Mme B un visa de long séjour en qualité membre de famille d'un réfugié statutaire ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur, à titre principal, de délivrer à Mme B un visa de long séjour en qualité membre de famille d'un réfugié statutaire, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, à défaut, de réexaminer sa demande de visa dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 10 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- la décision de la commission est entachée d'un vice de procédure ;

- la décision méconnaît l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- la décision de la commission méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire, enregistré le 9 juin 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mmes A et B ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 28 février 2022.

Vu les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 janvier 2023 :

- le rapport de M. Rosier, rapporteur,

- les observations de Me Le Floch, représentant Mmes A et B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, de nationalité guinéenne, née le 16 décembre 1978 à Conakry (Guinée) a été admise le 11 juillet 2018 au bénéfice du statut de réfugiée à titre principal par la Cour nationale du droit d'asile. Elle se déclare divorcée de M. D B, dont l'union n'avait été célébrée que sous les seules formes religieuses alors qu'elle n'avait que quatorze ans, et mère de quatre enfants, dont F B, née le 4 juin 2003 à Conakry. Suite à la décision en date du 12 avril 2021 du tribunal de céans, le frère de Mme B s'est vu délivrer un visa de long séjour le 30 avril 2021. Le 1er avril 2021, Mme B sollicite un visa de long séjour en qualité de membre de famille de réfugié statutaire auprès du consul général de France à Dakar (Sénégal) qui lui est refusé le 27 juillet 2021. Le 17 septembre 2021, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a enregistré un recours administratif préalable contre cette décision et a implicitement rejeté le recours formé contre ladite décision. Par la présente requête, Mmes A et B demandent au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2.Aux termes des dispositions de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / () 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. / () L'âge des enfants est apprécié à la date à laquelle la demande de réunification familiale a été introduite ". Aux termes des dispositions de l'article L. 561-5 de ce code : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux ".

3.Il résulte de ces dispositions que lorsque la venue d'une personne en France a été sollicitée au titre de la réunification des membres de la famille d'un réfugié statutaire, l'autorité diplomatique ou consulaire n'est en droit de rejeter la demande de visa dont elle est saisie à cette fin que pour un motif d'ordre public et à condition que leur lien de parenté avec la personne réfugiée soit établi.

4.L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Il résulte des dispositions de cet article que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation de la valeur probante d'un acte d'état civil légalisé établi à l'étranger, il revient au juge administratif de former sa conviction en se fondant sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis.

5.Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

6.Il ressort du mémoire en défense que la décision attaquée est fondée sur le motif tiré du défaut de valeur probante des documents fournis pour établir l'identité de la demanderesse de visa et son lien de filiation avec Mme A au regard de l'irrégularité du jugement supplétif produit et de l'absence de légalisation dudit jugement et de l'acte de naissance.

7.D'une part, pour établir l'identité et le lien de filiation de la demandeuse de visa, les requérantes se bornent à produire la carte d'identité de Mme B, le récit de demande d'asile de Mme A et la fiche familiale de référence. De son côté, le ministre produit un jugement supplétif d'acte de naissance rendu le 21 septembre 2018 par le tribunal de première instance de Kaloum-Conakry sous le n°8472, ainsi qu'un extrait du registre de l'état civil mentionnant sa transcription dans le registre d'état civil de la commune de Kaloum sous le n°5673, intervenue le 4 octobre 2018. Ces documents font, notamment, état de la naissance de l'intéressée le 4 juin 2003, des noms, prénoms et professions de ses parents. Le ministre a relevé que ce jugement se borne à viser les pièces produites ainsi que la requête en date du 20 septembre 2018 de M. D B, requête dont les motifs et les demandes ne sont même pas rappelés, à faire état du déroulé de la procédure qui a été suivie devant le tribunal, procédure au demeurant particulièrement brève puisqu'il est rendu le lendemain de l'introduction de la requête et qu'il ne fait en revanche apparaître aucun raisonnement de la part du juge qui l'a rendu, aucune analyse des pièces de la requête et n'est donc assorti d'aucune motivation en droit ou en fait.

8. Si le ministre relève le caractère succinct de la motivation ayant amené le juge à rendre sa décision et la célérité avec laquelle il a rendu sa décision, rendue le lendemain de la requête, ces circonstances ne suffisent pas à établir le caractère frauduleux du jugement supplétif. Dans ces conditions, l'acte transcrit n°5673 du 4 octobre 2018 dressé par l'officier d'état civil de la commune de Kaloum et le jugement supplétif n°8472 du 21 septembre 2018 rendu par le tribunal de première instance de Kaloum-Conakry doivent être regardés comme revêtus de la force probante au sens de l'article 47 du code civil.

9.D'autre part, à la condition que l'acte d'état civil étranger soumis à l'obligation de légalisation et produit à titre de preuve devant l'autorité administrative ou devant le juge présente des garanties suffisantes d'authenticité, l'absence ou l'irrégularité de sa légalisation ne fait pas obstacle à ce que puissent être prises en considération les énonciations qu'il contient.

10.En l'espèce, au regard de ce qui a été dit au point 8 et des mentions concordantes de ces différents documents avec les déclarations faites par Mme A lors de sa demande d'asile devant l'Office français pour les réfugiés et apatrides ainsi que sur sa fiche familiale de référence, les requérantes justifient que l'identité de la demanderesse de visa et son lien de filiation avec Mme A sont établis. Par conséquent, et alors qu'aucun élément ne permet de considérer qu'une intention frauduleuse aurait présidé à la production des documents examinés, les requérantes sont fondées à soutenir que la décision en litige est entachée d'erreur d'appréciation.

11.Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mmes A et B sont fondées à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

12.Eu égard à ses motifs, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au ministre de l'intérieur de délivrer dans un délai de deux mois à Mme B le visa sollicité. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer à l'encontre du ministre de l'intérieur et des outre-mer une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Le Floch renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros.

DÉCIDE :

Article 1er : La décision implicite par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 27 juillet 2021 du consulat de France à Dakar est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à Mme B le visa de long séjour sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Le Floch la somme de 1 200 euros (mille deux cents euros) sous réserve qu'elle renonce au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Mme G et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 13 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Roncière, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 mars 2023.

Le rapporteur,

P. ROSIER

La présidente,

H. DOUET

Le greffier,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

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