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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202382

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202382

lundi 17 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202382
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantRODRIGUES DEVESAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 23 février 2022, M. B D et Mme E C, représentés par Me Rodrigues Devesas, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 janvier 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 15 septembre 2021 des autorités consulaires françaises à Tunis (Tunisie) refusant de délivrer à M. D un visa de long séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, ou à titre subsidiaire, de réexaminer la demande de visa dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit, dès lors que l'administration n'apporte pas la preuve du caractère complaisant de leur mariage, que ce dernier n'a pas été annulé et que le demandeur de visa ne présente aucune menace pour l'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'ils apportent la preuve de l'authenticité de leur relation, de la sincérité de leur union et de la stabilité de leur vie conjugale ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 août 2022, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par M. D et Mme C ne sont pas fondés ;

- la décision attaquée peut également être fondée sur le motif tiré de ce que M. D représente une menace à l'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les observations de Me Pronost, substituant Me Rodrigues Devesas, représentant M. D et Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant tunisien, a épousé le 12 octobre 2019 à Arras Mme C, ressortissante française. M. D a présenté une demande de visa de long séjour en qualité de conjoint d'une ressortissante française auprès des autorités consulaires françaises à Tunis. Par une décision en date du 15 septembre 2021, ces autorités ont refusé de lui délivrer le visa sollicité. Par une décision du 6 janvier 2022 dont les requérants demandent l'annulation, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le visa de long séjour est délivré de plein droit au conjoint de ressortissant français. Il ne peut être refusé qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public. ". Il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer au conjoint étranger d'un ressortissant français dont le mariage n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale. Pour y faire obstacle, il appartient à l'administration, si elle allègue une fraude, d'établir que le mariage a été entaché d'une telle fraude, de nature à justifier légalement le refus de visa. La seule circonstance que l'intention matrimoniale d'un seul des deux époux ne soit pas contestée ne fait pas obstacle à ce qu'une telle fraude soit établie.

3. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour rejeter la demande de visa de long séjour présentée par M. D, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré l'existence d'un faisceau d'indices précis et concordants attestant du caractère complaisant du mariage des époux D, contracté dans le but exclusif de faciliter l'installation du demandeur de visa sur le territoire français.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. D, ressortissant tunisien, a épousé le 12 octobre 2019 Mme C, ressortissante française. Pour établir le caractère complaisant du mariage, le ministre de l'intérieur et des outre-mer ajoute que le requérant ne précise pas les circonstances de sa rencontre avec Mme C. Il précise que le demandeur de visa a séjourné irrégulièrement sur le territoire français et que deux mesures d'éloignement ont été prises à son encontre le 14 février 2018 et le 20 novembre 2019. S'il est constant que cette première mesure a été prise relativement peu de temps avant le mariage, il ressort des pièces du dossier que la seconde mesure d'éloignement a été prise postérieurement au mariage et fait suite à un refus de délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint, mesure que le requérant a en outre exécutée le 26 octobre 2020. Par ces seuls éléments, l'administration ne peut être regardée comme apportant la preuve, qui lui incombe, du caractère complaisant du mariage, alors que les requérants soutiennent s'être rencontré en 2017 à Paris alors que M. D travaillait dans la restauration et que Mme C effectuait une visite touristique et avoir commencé à cohabiter au mois de septembre 2019. Ils produisent des factures d'énergie établies à leurs deux noms, des quittances de loyer, une attestation d'assurance et quelques attestations de proches, ainsi que des relevés attestant d'échanges quotidiens, qui permettent d'établir l'existence d'une communauté de vie avant et après leur mariage, intervenu au mois d'octobre 2019. Dans ces conditions, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer à M. D le visa sollicité.

5. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

6. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, que le demandeur de visa présente un risque de menace à l'ordre public.

7. Pour établir la menace à l'ordre public, le ministre de l'intérieur et des outre-mer soutient que le requérant aurait fait l'usage de faux document de séjour ou d'identité. D'une part, il ne produit aucun élément à l'appui de cette allégation. D'autre part, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que M. D constituerait une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, il n'y a pas lieu de faire droit à la substitution de motifs sollicitée par le ministre de l'intérieur et des outre-mer.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement que le visa soit délivré à M. D sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'enjoindre à la délivrance du visa sollicité dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visas d'entrée en France du 6 janvier 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de délivrer à M. D un visa de long séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. D et à Mme C une somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D, à Mme E C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Beyls, conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2022.

La rapporteure,

H. A

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAULa greffière,

J. HUMANN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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