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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202399

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202399

jeudi 30 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202399
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation5ème Chambre
Avocat requérantSCP BARBARY MORICE L'HELIAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 février 2022, et un mémoire, enregistré le 7 juillet 2022, Mme E D, représentée par Me Eric L'Hélias, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions, opposées par un arrêté du préfet de la Mayenne pris le 10 février 2022, lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixant son pays de renvoi et l'obligeant à se présenter au commissariat de police de Laval, chaque mercredi à 15h00, afin de justifier des diligences accomplies en vue de son départ pendant toute la durée de son délai de départ volontaire ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Mayenne, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à défaut, de l'article L. 435-1 du même code, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et sous astreinte d'un montant de 50 euros par jour de retard, à défaut, de prendre, dans le même délai, une nouvelle décision après un nouvel examen de sa situation, de lui délivrer dans l'attente de la décision un récépissé l'autorisant à travailler, et d'assortir cette injonction d'une astreinte d'un montant de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me L'Hélias en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le refus de séjour a été opposé par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- il a été opposé en méconnaissance de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'erreur manifeste d'appréciation de la situation ;

- il a été opposé en méconnaissance de l'article L. 435-1 du même code ;

- l'obligation de quitter le territoire français a été prise par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- elle méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le paragraphe 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- la décision fixant le pays de renvoi a été opposée par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- elle méconnait l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui se réfère à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article 3 de la convention des Nations Unies contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants ;

- l'obligation de présentation chaque mercredi à 15h00 pendant le délai de départ volontaire a été opposée par une autorité qui n'était pas habilitée à cette fin ;

- elle sera annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mars 2022, le préfet de la Mayenne demande au tribunal de rejeter les conclusions présentées par Mme D.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction est intervenue trois jours francs avant l'audience en application du premier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative.

L'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme D par une décision du 28 mars 2022 de la section administrative du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nantes.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour et de l'heure de l'audience.

Le rapport de M. F a été entendu au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 2 mars 2023 à partir de 9h20.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E D est une ressortissante de nationalité kosovare qui est née le 11 décembre 1987. Elle est entrée en France le 5 décembre 2019 et y a fait la connaissance d'un compatriote, M. B C. De leur relation est né, le 20 septembre 2020, le jeune A C. A la fin du mois d'avril de l'année 2021, elle a déposé une demande d'admission au séjour au titre de l'asile et une demande tendant à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale". Par un arrêté du 10 février 2022, le préfet de la Mayenne a rejeté cette dernière demande, a assorti ce refus de séjour d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement. Cet arrêté oblige également Mme D à se présenter au commissariat de police de Laval, chaque mercredi à 15h00, afin de justifier des diligences accomplies en vue de son départ pendant toute la durée de son délai de départ volontaire. Par sa requête, Mme D demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation du refus de séjour :

2. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger () qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an () / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. () ".

3. Il ressort de la motivation de l'arrêté du 10 février 2022 que, pour rejeter la demande tendant à la délivrance, à Mme D, d'une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale", le préfet de la Mayenne a relevé que l'ancienneté de la relation et la communauté de vie entre l'intéressée et le père de son enfant, qui est par ailleurs marié sans avoir déclaré de séparation avec son épouse, n'est pas justifiée, qu'elle n'est présente en France que depuis cinq mois à la date de sa demande de titre de séjour, qu'elle ne justifie pas d'une insertion en France et qu'elle dispose de membres de sa famille au Kosovo.

4. Il ressort des pièces du dossier que M. C, père de l'enfant de Mme D, est titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en 2024 et qu'il exerce une activité professionnelle en France. Il était divorcé de son ancienne épouse à la date de la décision attaquée. La séparation du couple qu'il formait avec cette dernière est intervenue le 1er janvier 2018. Si Mme D soutient qu'elle vit en compagnie de M. C depuis la fin de l'année 2019 et si les pièces qu'elle produit de nature à établir leur vie commune ne sont constituées que par des échéanciers de règlement de dépenses d'électricité fixés par Electricité de France, édités les 2 septembre 2020 et 11 août 2021, la production de ces seuls documents conjuguée à la naissance de leur enfant le 20 septembre 2020 et à la séparation intervenue entre M. C et son ancienne épouse le 1er janvier 2018 permettent de considérer qu'au 10 février 2022, date de la décision attaquée, l'ancienneté de la relation entre Mme D et M. C, qui est le seul motif que défend le préfet de la Mayenne dans son mémoire en défense, est établie. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, quand bien même Mme D disposerait de membres de sa famille au Kosovo, la décision attaquée, qui empêche le couple et leur enfant de séjourner régulièrement ensemble en France, où M. C vit depuis de nombreuses années et a vocation à demeurer, doit être regardée comme portant une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de Mme D et comme ayant été dès lors opposée en méconnaissance des dispositions précitées de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. Il résulte de ce qui précède que Mme D est fondée à demander l'annulation de la décision, opposée par l'arrêté du préfet de la Mayenne pris le 10 février 2022, lui refusant la délivrance d'un titre de séjour. Compte tenu de l'injonction prononcée ci-dessous, il n'est pas nécessaire de se prononcer explicitement sur les autres moyens soulevés pour contester la légalité de cette décision.

6. L'obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, la décision fixant le pays de renvoi de Mme D en cas d'exécution d'office de cette mesure d'éloignement et l'obligation de présentation liée à la justification des démarches accomplies pour la préparation de son départ dans ce délai, opposée par le même arrêté du 10 février 2022, doivent être annulées par voie de conséquence de l'annulation du refus de séjour.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Le présent jugement annule la décision refusant la délivrance à Mme D d'une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" au motif qu'elle a été prise en méconnaissance de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lequel article interdit de porter une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale. Eu égard à ce motif et alors qu'il résulte de l'instruction que, postérieurement à la décision attaquée, un deuxième enfant conçu entre Mme D et M. C est né, le présent jugement implique nécessairement la délivrance à Mme D du titre de séjour dont elle a sollicité la délivrance. En conséquence, il y a lieu, en application de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre à la préfète de la Mayenne de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" dans le délai d'un mois à compter de la notification de ce jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir le prononcé de cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme D n'est pas la partie perdante dans cette instance et a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, qui est la partie perdante dans cette instance, la somme demandée de 1 000 euros, à verser à Me L'Hélias, avocat de Mme D, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991. Conformément aux dispositions de ce dernier article, la perception de cette somme par cet avocat vaudra renonciation de sa part au versement de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle qui a été accordée à la requérante.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de la Mayenne pris le 10 février 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de la Mayenne de délivrer à Mme D, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale".

Article 3 : L'Etat versera à Me L'Hélias la somme de 1 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions présentées par Mme D est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D, à la préfète de la Mayenne et à Me Eric L'Hélias.

Délibéré après l'audience du 2 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Luc Martin, président,

M. David Labouysse, premier conseiller,

Mme Nathalie Caro, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.

Le rapporteur,

D. F

Le président,

L. MARTIN

La greffière,

V. MALINGRE

La République mande et ordonne à la préfète de la Mayenne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

V. MALINGRE

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