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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202466

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202466

lundi 17 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202466
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation9ème Chambre
Avocat requérantPOLLONO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires enregistrés le 25 février 2022 et le 16 août 2022, Mme D E et M. F A C, représentés par Me Pollono, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) d'annuler la décision du 30 mars 2022 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours contre la décision du 1er octobre 2021 des autorités consulaires françaises à Rabat (Maroc) refusant de délivrer à Mme E un visa de long séjour en qualité de conjoint d'un ressortissant français ;

2°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur de délivrer le visa sollicité, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, d'enjoindre au ministre de l'intérieur de réexaminer sa situation dans les conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors que l'administration n'apporte pas la preuve du caractère complaisant de leur mariage ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur d'appréciation, dès lors qu'ils apportent la preuve de l'authenticité de leur relation, de la sincérité de leur union et de la stabilité de leur vie conjugale ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation en se prévalant de l'interdiction de séjour et du signalement dont Mme E ferait l'objet ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés ;

- la décision peut être également fondée sur un motif d'ordre public tiré de l'expulsion d'Allemagne de Mme E et de son interdiction d'entrée dans l'espace Schengen jusqu'en 2029 avec inscription au fichier SIS (Système d'information Schengen).

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention d'application de l'accord de Schengen, signée le 19 juin 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Desimon, rapporteur public,

- et les observations de Me Nève, substituant Me Pollono, représentant Mme E.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, ressortissante marocaine, a épousé le 30 janvier 2021 à Nevers (France) M. A C, ressortissant français. Mme E a présenté une demande de visa de long séjour en qualité de conjointe d'un ressortissant français auprès des autorités consulaires françaises à Rabat (Maroc). Par une décision en date du 1er octobre 2021, ces autorités ont refusé de lui délivrer le visa sollicité. Par une décision implicite née le 9 février 2022, à laquelle s'est substituée une décision expresse du 30 mars 2022, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours formé contre cette décision consulaire. Les requérants, dans le dernier état de leurs écritures, demandent au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision du 30 mars 2022 de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France :

2. Aux termes de l'article L. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le visa de long séjour est délivré de plein droit au conjoint de ressortissant français. Il ne peut être refusé qu'en cas de fraude, d'annulation du mariage ou de menace à l'ordre public. ". Il appartient en principe aux autorités consulaires de délivrer au conjoint étranger d'un ressortissant français dont le mariage n'a pas été contesté par l'autorité judiciaire le visa nécessaire pour que les époux puissent mener une vie familiale normale. Pour y faire obstacle, il appartient à l'administration, si elle allègue une fraude, d'établir que le mariage a été entaché d'une telle fraude, de nature à justifier légalement le refus de visa. La seule circonstance que l'intention matrimoniale d'un seul des deux époux ne soit pas contestée ne fait pas obstacle à ce qu'une telle fraude soit établie.

3. Il ressort des termes de la décision attaquée que pour rejeter la demande de visa de long séjour présentée par Mme E, la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France s'est fondée sur le motif tiré de l'existence d'un faisceau d'indices suffisamment précis et concordants attestant du caractère complaisant du mariage de Mme E avec M. A C, contracté dans le seul but de faciliter son établissement en France, alors que celle-ci a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français et d'une interdiction d'entrée dans l'espace Schengen par l'Allemagne jusqu'en 2029.

4. Mme E a épousé M. A C, ressortissant français, le 30 janvier 2021 à Nevers. D'une part, pour établir le caractère complaisant du mariage, la commission de recours retient qu'il n'y a pas de preuves du maintien d'échanges réguliers et constants de quelque nature que ce soit depuis le mariage. Toutefois, à l'appui de ces allégations, l'administration, sur laquelle pèse la charge de la preuve, n'apporte aucun élément précis ou suffisamment probant, alors que les requérants produisent des relevés de messagerie instantanée faisant état d'échanges quotidiens entre les époux ainsi que des photographies représentant le couple à de multiples occasions, et de très nombreuses attestations de proches faisant état de la sincérité de leur intention matrimoniale. De plus, il ressort des pièces du dossier que les époux ont vécu ensemble à compter de leur mariage jusqu'au 25 août 2021, date à laquelle Mme E a exécuté l'arrêté préfectoral du 26 juillet 2021 portant obligation de quitter le territoire français. D'autre part, les circonstances selon lesquelles Mme E aurait fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français et d'une interdiction d'entrée dans l'espace Schengen par l'Allemagne et qu'elle ne justifie pas contribuer aux charges du ménage ne suffisent pas, à elles seules et dans les circonstances de l'espèce, à démontrer le caractère complaisant du mariage. Par suite, l'administration ne peut être regardée comme apportant la preuve qui lui incombe du caractère complaisant du mariage. Dans ces conditions, la commission de recours a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation en refusant de délivrer à Mme E le visa sollicité pour le motif exposé au point 3.

5. Toutefois, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

6. Pour établir que la décision attaquée était légale, le ministre fait valoir dans son mémoire en défense, communiqué aux requérants, que le refus de visa est également fondé sur un motif d'ordre public tiré de ce que Mme E aurait fait l'objet d'une interdiction d'entrée dans l'espace Schengen jusqu'en 2029 à la suite d'une expulsion d'Allemagne avec inscription au fichier SIS.

7. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et notamment des pièces produites par les requérants, que ces faits sont matériellement inexacts dès lors que Mme E a quitté l'Allemagne volontairement. Il ne résulte pas de l'instruction que la commission aurait pris la même décision en se fondant sur ce motif. Par suite, il n'y a pas lieu d'accueillir la demande de substitution de motif présentée par le ministre de l'intérieur.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que les requérants sont fondés à demander l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

9. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement que le visa soit délivré à Mme E sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Il y a lieu d'enjoindre à la délivrance du visa sollicité dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement aux requérants d'une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France du 30 mars 2022 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer de faire délivrer à Mme E le visa sollicité dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme E et à M. A C la somme de 1 200 (mille deux cents) euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E, à M. F A C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 26 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Allio-Rousseau, présidente,

Mme Beyls, conseillère,

Mme Heng, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 octobre 2022.

La rapporteure,

H. B

La présidente,

M.-P. ALLIO-ROUSSEAULa greffière,

J. HUMANN

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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