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AccueilJurisprudence administrativeN° TA44-2202490

Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2202490

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nantes
SectionTribunal Administratif de Nantes
N° DossierTA44-2202490
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantSOW

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 26 février 2022 et le 3 mars 2022, Mme E D, agissant au nom de son enfant mineur G B A, représentée par Me A, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 16 décembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre la décision de l'autorité consulaire française à Dakar du 31 août 2021 refusant de délivrer un visa de long séjour à l'enfant Moustapha Baidy A au titre de la réunification familiale ;

2°) d'annuler la décision du 31 août 2021 de l'autorité consulaire française à Dakar refusant de délivrer à l'enfant Moustapha Baidy A un visa d'entrée en France ;

3°) d'enjoindre à l'administration de délivrer à l'enfant Moustapha Baidy A le visa d'entrée en France sollicité ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation de sa situation familiale dès lors que l'acte de naissance de son fils est probant et non entaché de fraude ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'erreur de fait dès lors que le père de l'enfant vit en Espagne, n'a jamais vécu avec son fils et n'a pas de relations avec lui ;

- la décision méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et sur celle de son enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 août 2022, le ministre de l'intérieur conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme C a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E D, ressortissante sénégalaise née en 1987, s'est vu reconnaître la qualité de réfugiée par décision du 31 août 2017 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Le 31 août 2021, l'autorité consulaire française à Dakar a refusé de délivrer à l'enfant Moustapha Baidy A, que la requérante présente comme son fils, un visa d'entrée en France au titre de la réunification familiale. Par sa requête, Mme D demande au tribunal d'annuler cette décision ainsi que la décision du 16 décembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté son recours contre ce refus.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article D. 312-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable au litige : " Une commission placée auprès du ministre des affaires étrangères et du ministre chargé de l'immigration est chargée d'examiner les recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France prises par les autorités diplomatiques ou consulaires. La saisine de cette commission est un préalable obligatoire à l'exercice d'un recours contentieux, à peine d'irrecevabilité de ce dernier ". Il résulte de ces dispositions que la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France se substitue à celle qui a été prise par les autorités diplomatiques ou consulaires. Par suite, la décision du 16 décembre 2021 de cette commission s'est substituée à la décision de l'autorité consulaire française à Dakar du 31 août 2021. Les conclusions de la requête doivent donc être regardées comme dirigées contre la seule décision de la commission de recours.

3. En premier lieu, il ressort de la lecture de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France que celle-ci se réfère aux articles L. 311-1, L. 561-2 et L. 561-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est fondée sur le fait que l'identité et le lien familial de l'enfant Moustapha Baidy A avec Mme E D ne seraient pas établis, que la demande de réunification familiale présenterait ainsi un caractère frauduleux et que la réunification familiale serait contraire à l'intérêt supérieur de l'enfant dès lors que son autre parent n'est ni décédé, ni déchu de son autorité parentale ou de son droit de garde. Compte tenu de ces considérations de droit et de fait, sans qu'il soit question à ce stade de leur bien-fondé, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision litigieuse ne peut qu'être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur depuis le 1er mai 2021 : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, le ressortissant étranger qui s'est vu reconnaître la qualité de réfugié ou qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre de la réunification familiale : / 1° Par son conjoint ou le partenaire avec lequel il est lié par une union civile, âgé d'au moins dix-huit ans, si le mariage ou l'union civile est antérieur à la date d'introduction de sa demande d'asile ; / 2° Par son concubin, âgé d'au moins dix-huit ans, avec lequel il avait, avant la date d'introduction de sa demande d'asile, une vie commune suffisamment stable et continue ; 3° Par les enfants non mariés du couple, n'ayant pas dépassé leur dix-neuvième anniversaire. () ". L'article L. 561-5 du même code dispose : " Les membres de la famille d'un réfugié ou d'un bénéficiaire de la protection subsidiaire sollicitent, pour entrer en France, un visa d'entrée pour un séjour d'une durée supérieure à trois mois auprès des autorités diplomatiques et consulaires, qui statuent sur cette demande dans les meilleurs délais. Ils produisent pour cela les actes de l'état civil justifiant de leur identité et des liens familiaux avec le réfugié ou le bénéficiaire de la protection subsidiaire. / En l'absence d'acte de l'état civil ou en cas de doute sur leur authenticité, les éléments de possession d'état définis à l'article 311-1 du code civil et les documents établis ou authentifiés par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, sur le fondement de l'article L. 121-9 du présent code, peuvent permettre de justifier de la situation de famille et de l'identité des demandeurs. Les éléments de possession d'état font foi jusqu'à preuve du contraire. Les documents établis par l'office font foi jusqu'à inscription de faux. ".

5. L'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil. Cet article, dans sa rédaction applicable au litige, dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

6. Pour écarter le caractère probant de l'acte de naissance de l'enfant Moustapha Baidy A, la commission a relevé que celui-ci ne respecte pas les conditions prévues par l'article 51 du code de la famille sénégalais. La requérante cite cet article, qui prévoit notamment que " Toute naissance doit être déclarée à l'officier de l'état civil dans le délai franc d'un mois " et reconnait que la naissance de son fils G B A le 12 novembre 2004 n'a été déclarée qu'au début de l'année 2005. Il ressort de l'extrait du registre des actes de naissance joint à la requête de Mme D, daté du 28 janvier 2022 que la naissance de l'enfant Moustapha Baidy A le 12 novembre 2004, issue de l'union entre Mme E D et M. F A a été enregistrée dans le registre n° 741 de l'année 2005. Toutefois, faute pour la requérante de préciser les conditions ayant permis cet enregistrement tardif au regard du droit local, le document produit ne peut être regardé comme faisant foi.

7. L'article L. 561-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que les articles L. 434-1, L. 434-3 à L. 434-5 et le premier alinéa de l'article L. 434-9 sont applicables aux procédures de réunification familiale. L'article L. 434-3 du même code prévoit que : " Le regroupement familial peut également être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et pour ceux de son conjoint si, au jour de la demande : / 1° La filiation n'est établie qu'à l'égard du demandeur ou de son conjoint ; / 2° Ou lorsque l'autre parent est décédé ou déchu de ses droits parentaux. ". L'article L. 434-4 de ce code dispose par ailleurs : " Le regroupement familial peut être demandé pour les enfants mineurs de dix-huit ans du demandeur et ceux de son conjoint, qui sont confiés, selon le cas, à l'un ou l'autre, au titre de l'exercice de l'autorité parentale, en vertu d'une décision d'une juridiction étrangère. Une copie de cette décision devra être produite ainsi que l'autorisation de l'autre parent de laisser le mineur venir en France. ".

8. Il résulte de la combinaison des dispositions précitées de l'article L. 561-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de celles des articles L. 434-3 à L. 434-4 du même code, auxquelles l'article L. 561-4 renvoie expressément, que l'enfant du réfugié dont l'autre parent ne sollicite pas en même temps que lui un visa de long séjour sur le fondement des dispositions du 1° ou du 2° de cet article a droit à la délivrance d'un visa de long séjour au titre de la réunification familiale pourvu que soient remplies les conditions fixées par les articles L. 434-3 à L. 434-4. Il s'ensuit que l'enfant, mineur de dix-huit ans, souhaitant rejoindre son parent réfugié sans son autre parent, bénéficie de plein droit de la délivrance d'un visa de long séjour soit lorsque son autre parent est décédé ou déchu de l'autorité parentale, soit s'il a été confié à son parent réfugié ou au conjoint de ce dernier en exécution d'une décision d'une juridiction étrangère et est muni de l'autorisation de son autre parent.

9. Si la requérante soutient que le père de son enfant, M. F A, vit en Espagne, que l'enfant n'a jamais vécu avec son père et qu'il n'entretient aucune relation avec lui, le père de l'enfant n'étant ni décédé, ni déchu de ses droits parentaux, il appartenait à Mme D de produire la décision d'une juridiction sénégalaise lui confiant l'autorité parentale exclusive sur son fils allégué en application des dispositions précitées de l'article L. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, à supposer même que les éléments de possession d'état permettraient de tenir pour établis l'identité et le lien de filiation de la requérante avec le demandeur de visa, faute pour l'intéressée de justifier d'un jugement de délégation d'autorité parentale, les conditions posées à la réunification familiale en faveur de l'enfant Moustapha Baidy A ne peuvent être regardées comme réunies.

10. S'il ressort des pièces du dossier que la requérante est bien fondée à soutenir qu'en affirmant que le père de son enfant résidait " dans son pays d'origine ", à savoir au Sénégal, pour soutenir que l'enfant pouvait rester avec lui, la commission a commis une erreur de fait, il résulte des points qui précèdent qu'elle aurait pris une décision identique sans retenir cet élément de fait.

11. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

12. Mme D soutient s'être occupée de son fils à sa naissance avec l'aide de sa mère et indique l'avoir ensuite confié à sa grand-mère paternelle " en raison de difficultés économiques " avant de quitter son pays en 2016. Si la requérante soutient être restée en contact régulier avec son fils à qui elle indique envoyer régulièrement de l'argent, elle ne produit à l'appui de ces affirmations que quelques captures d'écran montrant des appels passés au mois d'octobre d'une année inconnue avec un contact enregistré sous le nom de G B A, et des transferts d'argent effectués en 2021 notamment vers le compte d'une personne identifiée comme " Moustapha A ", qui s'avère au demeurant être également le nom du conseil de la requérante. Dans ces conditions, à supposer même que le lien familial de la requérante avec l'enfant puisse être regardé comme établi, Mme D ne démontre pas l'ancienneté, la stabilité et l'intensité des liens entretenus avec l'enfant Moustapha Baidy A. Le moyen tiré de l'atteinte disproportionnée portée par la décision attaquée au droit au respect de la vie privée et familiale au sens de l'article 8 précité de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit donc être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ne peut qu'être écarté.

13. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France aurait entaché sa décision d'un défaut d'examen sérieux de la situation de Mme D.

14. Il résulte de tout ce qui précède qu'il y a lieu de rejeter les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision du 16 décembre 2021 par laquelle la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France a rejeté le recours de Mme D contre la décision refusant de délivrer un visa d'entrée en France à l'enfant Moustapha Baidy A.

Sur les conclusions accessoires :

15. Le présent jugement rejetant les conclusions de la requête à fin d'annulation de la décision de la commission de recours contre les décisions de refus de visa d'entrée en France, les conclusions tendant au prononcé d'une mesure d'injonction et celles relatives aux frais du litige doivent également être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 14 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Douet, présidente,

M. Rosier, premier conseiller,

Mme Chatal, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

A. CLa présidente,

H. DOUETLa greffière,

A.-L. LE GOUALLEC

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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